Nina, je vais te buter, je le jure.
Buter veut dire que je vais lui briser le pharynx. Et le larynx. Et sa fierté.
Je le jure veut dire que je ne sais pas encore si je vais sourire ou non en le faisant.

Quelques heures plus tôt.

 Nina, voici le sociopathe. Sociopathe, voici Nina.
 Salut, je lui dis.
 Salut, elle me tend la main et enchaîne, t’as l’air plus gentil que ce que j’imaginais. Gentil. Le pire des adjectifs qu’une femme peut qualifier un homme comme moi. Je le sais. Elle le sait. Lui, il écrit. Pour changer. Des histoires d’amour. Des histoires trashs. Peu importe, des histoires.
 En tant que Sociovores, je me dois de vous présenter. Vous vous ressemblez sur bien des points, vos façons de penser, d’aborder le monde… Elle recule de la chaise, croise les bras. Je lui souris, elle porte un foulard. Couleur sang. Gentille. Elle n’a pas l’air gentille.
 Il parait que les sociopathes sont dénués d’empathie, c’est vrai ? Quand elle parle, elle ne cligne pas des yeux. Il m’avait prévenu.
 Il parait qu’il y a de l’eau sur Mars, je lui réponds.

Gentil. Le pire des adjectifs qu’une femme peut qualifier un homme comme moi.

Bla bla bla.
Manger quelque chose. Avec une tomate, une truite et Charlotte, la pomme de terre.
Bla bla bla.
Un peu d’alcool. Peu de lumière. Beaucoup de bruit.
Bla bla bla.
Tapote sur le bras. Tout le monde est heureux. Pleins de il faut que et aussi des on pourrait.
Bla bla bla.
Hihihi, hahaha. Elle est bonne.
Temps de se séparer. La soirée est terminée.
Se séparer veut dire ne pas la sauter.
 Je te raccompagne Nina.
 Nul besoin. Je suis une grande fille, me dit-elle. Une femme comme elle sait très bien ce qu’un homme à derrière la tête quand il lui propose de la raccompagner.
 T’as l’air d’une gamine, je viens avec toi. NB : un gentil aurait simplement consenti.
Elle soulève les sourcils, n’a pas le choix. Nous saluons le troisième protagoniste.
Rue. Noire. Seuls.
 Sociopathe. Pourquoi t’appelle-t-on sociopathe ?
 Un surnom, attribué par le troisième protagoniste. Il prétend que j’ai moins peur que la majorité des gens. Une partie du cerveau moins développée que chez la personne lambda.
 Les hommes vous êtes tous les mêmes de toute manière. Des trouillards, lambdas ou pas.
 Pas moi justement.
 Tu restes un homme. Elle me fixe, comme s’il fallait que je lui prouve que j’en suis bel et bien un. Puis continue, remplie de convictions, veux-tu jouer à un petit jeu avec moi ?
 J’adore les petits jeux. Je l’attrape par la hanche, la ramène vers mon corps.
 Je ne t’ai pas demandé de me toucher. Enlève ta main. Le petit jeu, c’est que tu me laisses prendre la voiture. Seule. Je te remercie pour tes services d’escort.
 Si je ne l’enlève pas, que vas-tu faire, crier ?

 Crier, c’est pour les femmes sans défense. Ma main tire sa taille. Sous ma main, son foie. Elle est fine. Je veux la laper.
 Lâche-moi. C’est la dernière fois que je le répète, mes humeurs sont volatiles ces jours, il ne faut pas trop m’agacer.
 Sinon quoi ? Mes deux pattes sur ses hanches. Je pourrais la broyer en la serrant tellement sa taille est fine.
Et c’est comme ça que sa rotule finit dans mes bourses. Je tombe à genoux, me recroqueville, je suis une limace aspergée de sel. Paralysé. Envie de régurgiter. Envie de suffoquer. Un bout de métal touche le haut de mon crâne.
 Disons que je n’aime pas rabâcher.
Je regarde à terre. Le coup de boules m’a étourdi.
 Lèche le bord du poteau.
 Va chier Nina. Click. Le bruit que fait une arme qui se charge. Bord du poteau veut dire pisse de chiens, de chats et de femmes.
 Lèche le bord du poteau. Tu n’as pas encore compris que je n’aime pas répéter ?
Demander avec un flingue sur le crâne, c’est toujours plus efficace que demander simplement. Je m’avance, ouvre la bouche, sors la langue. Et reçois un coup.

Perte de connaissance.
Durée : indéterminée.

 On se réveille, c’est l’heure de jouer. Elle m’envoie des baffes: une à gauche, une à droite et une à droite.
J’ouvre les yeux, ma tête explose. Les benzodiazépines me font généralement cet effet. Mes habits ont disparu, seul mon boxer ne s’est pas volatilisé. Mes mains, scotchées dans mon dos. Mes jambes, fixées aux pieds de la chaise. Scotchées aussi.
 Nina, tu fous quoi ? La pièce est blanche, elle sent l’humidité et le roussi. Sur le vaisselier, dans un cadre, la photo d’une femme souriante et ratatinée. À côté, un bocal en verre qui contient une souris. Baignant dans du formol.

Mes habits ont disparu, seul mon boxer ne s’est pas volatilisé.

 Je me suis toujours demandée si je n’étais également un poil sociopathe, dit-elle en string, soutien-gorge et talons. Elle continue, je te présente Titi.Titi est dans ses bras. Titi est un bâtard de chat. Elle caresse Titi.
 Crois-moi, tu es définitivement une sociopathe. Félicitations. Pourquoi m’as-tu emmené ici et que me veux-tu ?
 Tout à l’heure je t’ai prié de ne pas être insistant. Mais tu n’as pas voulu écouter Nina, alors tu es puni. Et c’est tellement excitant de t’avoir attaché et vulnérable, toi le sociopathe macho.
 Détache-moi.
 Tou-tou-tou, je t’ai promis un jeu, nous allons jouer. Quel effet ça te fait, d’être à la merci d’une femme ? Elle recule, descend son string à mi-cuisse et tire sur la ficelle blanche qui dépasse.
Je ne réponds pas. Ne réponds rien. Chaque femme possède un soupçon de folie. Nina en possède une abondance.
 Sens, c’est l’odeur d’une demoiselle qu’il ne faut pas emmerder. Elle a sorti son tampon, rouge et coagulé, me l’a collé sous le nez. Avant de me l’enfiler dans une narine. Pour me l’enfiler, elle le presse entre les doigts. Sachet de thé. Éclaboussures.
 Nina, tu es tarée. Détache-moi, ou je vais te faire mal. La fragrance métallico-poissonneuse me rappelle les cours de biologie du lycée. Lorsque j’avais demandé aux filles de la classe de me montrer à quoi ressemblaient des règles. Différentes femmes, même odeur.
 On devient menaçant ? Tu n’as plus envie de jouer maintenant ? Elle se dirige vers le vaisselier, sort une bouteille. Et un tire-bouchon.
Je ne dis rien, la regarde. Avec son air arrogant.
Lagavulin, dans un verre en cristal. Sans glace, température ambiante. Elle me le passe sous le nez.
 Tu aimes le whiskey j’espère ?
Je ne réponds rien. De la soude caustique devrait rapidement la dissoudre, elle est fine.
 Tu as perdu la langue ? Ce n’est pas très drôle. Je vais te faire retrouver la voix mon sociopathe d’amour. Elle s’assied sur moi. Une jambe de chaque côté. Frotte son bas-ventre. Nos deux bouts de tissu se touchent. Mon sexe. Il durcit. Elle abandonne le verre sur la table et sort la pointe du tire-bouchon, le pose quelque part sur mon trapèze.
 Tu es tendu, ma parole. Elle appuie et me dit, ici tu as le nerf C5. C c’est pour cervicale. Cinq, la position de la vertèbre sur la colonne.
 Tcheu Tcheu.
 Le nerf C5 est relié au diaphragme. Une pression prolongée et tu t’étouffes, sans même souffrir.
Je la regarde, ne dis rien. Elle sent la fauve. Ou peut-être que c’est le tampon qui sent le fauf. La pointe du tire-bouchon glisse sur ma poitrine, freine sur mon membre.
 Tout dur, je savais que tu allais aimer ça, me dit-elle. Elle continue sa descente, pour arriver sur le haut de ma cuisse. Et là, elle s’arrête. Son triceps se contracte, y met tout son poids. En donnant une rotation, la pointe se plante dans mon quadriceps. Les fibres de mon muscle lâchent une à une. Cordes de guitare.
 ESPÈCE DE SALOPE.
 Tu reparles enfin. Mais salope, c’est un vilain mot. Ma grand-mère m’a toujours dit de ne pas me laisser insulter par les hommes.
Elle prend son whiskey, le verse sur ma jambe.
 Nina, je vais te buter, je le jure.
 Mais non, mais non, les gars comme toi ils se donnent un air menaçant, mais ils sont tout doux. Tout doux, comme des petits agneaux prêts à être saignés.
Si j’arrive à me libérer, je l’étrangle.
 Notre génération a diabolisé le mal et la douleur. À la recherche éperdue du bonheur ineffable. On est devenu des traders du bonheur, où l’on veut constamment maximiser les bons moments et minimiser les mauvais. Mais sans le mal, pas de résilience. Sans le mal, pas d’évolution. Sans le mal, pas de plaisir.
Elle pose sa main derrière ma nuque, tire ma tête pour l’envoyer dans sa poitrine. Elle a chaud. Ce qu’on ne pense jamais à dire lors d’un waterboating, c’est que des mamelles peuvent étouffer un homme. Même un pervers. Elle y met toute sa force, tout son cœur pour me faire goûter à ses seins. Des seins conçus pour engendrer la vie, s’apprêtent à reprendre la vie.
Le problème dans toute cette histoire, c’est le scotch. N’importe qui ayant déjà ligoté un fayot, sait qu’il ne faut jamais utiliser de scotch. Un coup d’ongle, un gratouillage intempestif contre la chaise et le scotch se déchire. Depuis que j’ai repris conscience, je donne un coup d’ongle et je gratouille intempestivement contre la chaise.

 Tu aimes les seins de maman ? Un gentil se mettrait à pleurer, face à l’injustice qui lui arrive, et il implorerait d’arrêter. Même en me forçant, je n’y arrive pas, mon corps refuse. De pleurer. D’implorer. Mais le corps regorge de secrets. Quand il s’apprête à rendre son ultime soupir, il va rechercher dans ses dernières ressources, dans ses dernières émotions. Tout ça pour vivre un petit peu plus longtemps. Cet état, le plus extrême du spectre de la colère, désactive toute possibilité de réflexion afin d’augmenter le recrutement musculaire. Cet état, c’est la rage.

Notre génération a diabolisé le mal et la douleur.

Les scotchs des mains sautent. Elle sur moi, je me lève, les attaches des pieds explosent, le tampon s’expulse de la narine sous la pression de l’expiration. Je l’attrape par le cou, la projette contre le vaisselier, le bocal de formol tombe au sol, la photo de la vieille aussi, se retrouvant nez à nez avec la souris. Titi vient renifler, Nina agrippe mes deux pinces, mes deux étaux, comme si sa vie prenait soudainement de la valeur. Sa gorge est façonnée pour ma paume, la prise est parfaite. Elle cambre le dos, la poignée du vaisselier lui a perforé son grand dorsal.
Je sers. Je presse. Je grogne. La force provient des abdominaux, des fessiers, des jambes, le corps est contracté de toute part. Les veines du bras, gonflées. Celles du cou et du front aussi.
Je les vois, je les sens.
Elle perd le souffle, rougit. Elle réitère son krack boursier, mais mes ischiojambiers bloquent l’accès à son genou. J’ai appris. Sans le mal, pas d’apprentissage.
La main s’aveulit,
elle a la vigueur d’un enfant de huit ans.
Puis de cinq.
Puis de deux.
Les pupilles se détendent, signe que son cerveau ne contrôle plus le nerf optique. Les yeux sont le reflet de l’âme qui s’en va.
Je la relâche.
Elle s’écroule à terre, tousse, halète, en position du fœtus, comme si je venais de l’étrangler. Elle me regarde. Tremble. Peur. Pleure. Son maquillage dégouline. Je m’agenouille, l’agrippe par l’épaule pour la placer sur le dos. Ses yeux sont ouverts, plus que d’ordinaire. Je lui écarte les jambes, me mets sur elle. Ma main agrippe son cou. Cette fois-ci, avec volupté. Elle ne réagit pas. Elle est si fragile. Les femmes qui pleurent ont un effet sur moi. Elles sont tellement vulnérables qu’elles en deviennent incroyablement excitantes. NB : un gentil ne ferait pas ce que je m’apprête à faire.

Les femmes qui pleurent ont un effet sur moi.

Elle ne bouge plus. Ma main va sur ses lèvres. Elle ouvre la bouche. Mon pouce y rentre. Elle le mord. Elle le mord comme si elle voulait se venger.
 Nina.
Une pression sous son nez, pour dégager et récupérer mon doigt. Mon index glisse, s’arrête dans son soutien-gorge. Il longe sa dentelle, passe dans son dos et décroche l’agrafe. Elle n’essaie même pas de m’en empêcher, elle est docile. Une fois enlevé, j’attrape dans ma paume l’une des deux boules rondes qui quelques minutes plus tôt, a voulu m’étouffer. Ma mâchoire se contracte, la main file dans sa lingerie. Mes phalanges trouvent l’entrée de sa caverne béante, surmontée de sa stalactite que j’effrite à coup de cercle. Parfois dedans, parfois dehors, parfois dessus, parfois sur le côté. Elle m’empoigne derrière la nuque. Et serre comme si j’étais Titi. Je ne ronronne pas. Nous nous regardons dans les yeux. Profondément dans les yeux. J’essuie ma main ensanglantée sur son buste, avant de redescendre pour lui arracher son string.
Elle agrippe mon oreille et set met à tirer dessus.
 Je l’aimais bien ce string.
D’une prise, je lui bloque ses deux poignets. Mon sexe s’échappe par un canon du boxer. Fronce les sourcils, ne décroche pas du regard. Elle contracte ses adducteurs, pour ne pas me laisser m’enfoncer dans son intimité. Soudainement elle s’agrippe à moi, passe ses échasses derrière mes fesses et me tire à l’intérieur d’elle. Position du lotus ou du triangle lumineux. Ou les deux. Elle plante ses ongles dans mes pectoraux, saisit mes tétons qu’elle pince. J’attrape sa taille des deux mains, en faisant des mouvements de va-et-vient. Elle est fine. Son bassin monte vers moi. Je me sens tellement puissant au-dessus d’elle. Au moment où arrivent les premiers spasmes, que la grande purge séminale s’apprête à opérer, elle appuie son pouce au niveau de ma hanche. Un nerf par-là en bas, qui m’envoie des décharges éclectiques. Ma force s’en va. Elle ressert ses jambes et m’expulse hors d’elle. Mon jet jaillit dans les airs, en plusieurs coups. Un peu sur le sol, un peu son mollet, un peu sur Titi, qui s’en va en courant, foutroyé.
 Tu crois tout de même pas que j’allais te laisser ce plaisir, non ?
Le carrelage est recouvert. De détritus de verre, de différents liquides visqueux, d’une femme et souris mortes et de nous deux encore vivants mais sanguinolents, couchés flanc à flanc. On dirait du Caravage.
 Tes petits jeux se terminent toujours de la sorte ?
 Non, normalement mémé ne baigne pas dans le formol. Et normalement, les gens que je ramène n’essaient pas de me buter, sale enflure. Elle prend la photo de la vieille dame. Lui fait un bisou. Elle a dû beaucoup compter dans sa vie.
Sa main posée sur mon abdomen, nous regardons le plafond. Silence de monastère. Elle dit, je crois qu’une part de moi avait besoin d’être violentée. Après un soupir, tu peux dormir ici, je vais te préparer la chambre de mémé.
 Merci Nina. Je me lève, sors de la pièce en boitant, descends les escaliers, en boxer, le visage et le corps peints de sueur et d’hémoglobine.

Perdu… je me sens perdu au milieu de nulle part, au milieu de la nuit. Il y a cet arbre… je vais aller me poser contre cet arbre, on verra demain. Toute manière, j’ai l’habitude de dormir sous le regard des hiboux. Je le faisais lorsque je m’enfuyais de la maison.

Mes esprits… Je ne suis pas certain d’avoir repris tous mes esprits.

Après la douleur, l’ennui.