La culpabilité du sale type m’a envahi. Celle qui empêche de sourire, de manger et de rêver humide. À chaque fois qu’elle se répand en moi, je suis à trois doigts d’écrire au pape pour qu’il la retire des valeurs judéo-chrétiennes. Mais je ne connais pas l’adresse du pape.

Rendez-vous fixé. Sobre. Vieille ville, au moment où le soleil commence à rougir. Nina porte une chemise de mec usagé. Elle boit un cocktail bleu, les jambes croisées. Les bras aussi. « Salut », me dit-elle, sans sourire. J’ai envie de l’embrasser, mais je me retiens : dans la vie, on ne fait pas toujours ce qu’on a envie. Je lui dis que je la trouve très belle, « tu dois te faire pardonner ? » elle me demande. Mon comportement de la dernière fois mérite des excuses. « Merci », me dit-elle. Me voilà comme un enfant, ou un chien, qui auraient reçu une punition après une connerie. Mes yeux sont doux et ronds, comme un enfant, ou un chien, qui voudrait se racheter d’une connerie. « Écoute Nina, j’ai réfléchi, je souhaite que tu écrives pour Sociovore », elle me dit qu’elle ne sait pas si elle en a encore le désir, qu’elle ne sait pas si j’en vaux la peine. Elle rajoute, « Je ne m’attends pas à ce que quelqu’un me comprenne de toute manière ».

Toute sa vie elle a été une incomprise et c’est pour ça qu’elle écrit, pour mettre de l’ordre dans ses idées et montrer qu’elle reste une femme comme les autres. Ma main est sur la table, la paume vers le ciel. Un geste qui veut dire « Donne-moi ta main », un geste qu’elle interprète à la perfection.
« J’ai envie de te connaître Nina. »
« Pourquoi ? » elle détourne son regard.
Depuis notre dernière rencontre, j’ai tout entrepris pour me la sortir de la tête. Pas réussi. « Tu as l’air d’être une femme étonnante et énigmatique, j’en pince un peu pour toi », rien de mieux me vient à l’esprit. Elle reprend sa main et regarde dans le vide, silencieuse, « Tu vas flipper, comme tous les autres. T’es sûr de vouloir me connaître ? »
Quand on en pince pour quelqu’un, on veut l’apprécier pour son être tout entier et non pas uniquement pour ses bons côtés. Elle se frotte la nuque et finit par me donner rendez-vous le soir même, à l’heure où l’alcool commence à ravager les cerveaux et les règlements de compte s’exécutent au poing et à la lame. « Tu risques d’être choqué », se lève, glisse un mot au serveur et en quittant la salle me jette, « Les consommations sont offertes par la maison », elle continue, « ce soir, habille-toi en noir ». Elle s’en va, son cul danse la lambada. J’ai presque envie de croire que Dieu existe.

Toute sa vie elle a été une incomprise et c’est pour ça qu’elle écrit

Qu’a-t-elle en tête ? Qui sont les autres dont elle fait référence ? Et de quoi ont-ils eu si peur ?

À l’heure prévue, la dame s’est changée. Un col roulé enrobe sa silhouette si bien roulée. Jean noir. Bottes militaires. Et ce rouge à lèvres… un piège à homme. Une croix en argent tombe au niveau de sa poitrine, comme si elle s’apprêtait à commettre l’incommettable. Trimbaler une croix autour du cou est l’équivalent de se rendre à confesse.
Commettre l’incommettable. Être pardonné. Recommencer.
Dans son dos, elle porte une caissette qui ressemble à une boîte à clarinette. Je lui demande ce qu’est cette boîte, elle me répond « une boîte à clarinette ». Elle me dit, « On va donner du contenu à tes histoires » et tire une paire de lunettes rouges de sa poche arrière. « Mets ça, c’est pour passer incognito ». Elle y retire également un crayon qui s’apparente à ceux que l’on utilisait quand on était enfant. Ceux qu’on pouvait manger et planter dans le bras des copains. Elle s’approche de mon visage et commence à dessiner, « je te rajoute des poils, c’est aussi pour passer incognito, une technique développée par les espions de la CIA ».
En enchaînant, « Je suis sur le point de te partager un secret, révèle-moi une confidence sur toi que tu n’as jamais avouée à personne. »
« Une confidence sur moi ? »
« Tu vas connaître quelque chose me concernant qui peut me mettre en péril. Donne-moi une anecdote croustillante sur toi. »
« Euh… », j’ai une fâcheuse tendance à oublier les aléas de la vie, à vivre dans le déni, « Une fois j’ai fait porter le chapeau à un un collègue pour une erreur que j’avais commise. Il s’est fait renvoyer. »
« Ah. C’est un secret ça ? Avoue-moi quelque chose de plus lourd. Violé une chèvre, contaminé un hôpital, tué une grand-mère par exemple », elle gesticule, comme gesticulerait une Italienne en pleine explication.
« Euh… je bouffe mes crottes de nez. »
« Tout le monde fait ça. Je veux un vrai secret. »
« Je veux, je veux… on dirait un enfant. Nina, t’es pénible. »
« C’est important pour moi », avec sa voix aiguë, on dirait vraiment un enfant.
« Bon… Une fois… j’ai mis le feu à une forêt, simplement pour ressentir ce que ça faisait. Période de sécheresse, cinq hectares de ravagés. »
« Vraiment ? »
« Oui. Avec ma gueule d’enfant sage, personne ne s’est jamais douté que c’était moi. C’était la première fois que je me sentais puissant. »
Elle sourit, « T’es complètement cinglé ». Aucune idée s’il s’agit d’une critique ou d’un compliment, mais ce que je sais c’est que je me sens vulnérable, tel un asticot sur son hameçon prêt à se faire grignoter par le premier poisson de mauvaise augure. Elle me demande si je suis prêt à suivre les ordres d’une femme, « Parce que les hommes comme toi, ils n’en font qu’à leur tête » et que se faire diriger par une femme relève plus d’un fantasme pervers que d’une réalité. Ne dit-on pas que le meilleur moyen de se débarrasser d’un fantasme, est de le réaliser ? Elle secoue la tête en levant les yeux au ciel, « Suis-moi monsieur réponse à tout ». Elle m’emmène dans un immeuble au centre de la ville, tape le digicode, « Les touches les plus utilisées sont noircies par les doigts crasseux des personnes, ce qui nous fait une permutation de quatre touches, soit vingt quatre combinaisons à tester ». La porte s’ouvre.

« À partir de ce moment, si l’un d’entre nous se fait attraper, c’est chacun pour soi, je ne te connais pas et tu ne me connais pas », me dit-elle en appuyant sur le bouton de l’élévateur. « Quand on s’apprête à commettre un crime, il y a trois règles à respecter ».
La première est que l’on ne se rend jamais deux fois d’affilée au même endroit.
La deuxième est qu’on ne suit jamais un agenda. On doit être imprévisible, comme la baffe d’une femme.
La porte de l’ascenseur s’ouvre. « Et la troisième ? » je lui demande.
« Je te la dirai plus tard ». Dans cet ascenseur, le miroir me dévoile que moustache de Dali et lunettes de Dalida me confèrent un look d’acteur porno allemand. Des années 80.
Si Nina a choisi ce look, elle doit aimer ce look. Donc je l’aime aussi.
Arrivés au dernier étage, elle sort et saute pour attraper un crochet au plafond. Une trappe au ciel. Un escalier télescopique s’y cache, elle le tire et l’escalade.
« Nina ? »
« Tais-toi et grimpe, tu vas nous faire remarquer. »
Une fois au sommet, une porte donne sur le toit du bâtiment. Quand nous sommes dehors, « Regarde cette ville, sans barrière, sans sécurité et sans protection. La liberté ! »
Elle pose sa boîte au sol, l’ouvre, sort un bout de clarinette, puis un deuxième bout de clarinette, puis un viseur, puis un trépied. Elle finit par y retirer un bonnet qu’elle enfile, ainsi que des mitaines mitées.
« Nina, c’est quoi ça ? »
« Une clarinette, tu le vois bien. »
« Nina, que veux-tu faire avec ça ? »
« Arrête de faire ta chochotte et de m’appeler par mon prénom à chaque phrase. Il n’est même pas chargé », elle enchaîne, « Tu peux enlever tes lunettes maintenant je voulais juste me payer ta prune ».
« Ma poire tu veux dire ? »
« Non, la prune, t’as une tête de cul. »
La sal***. J’adore quand les femmes jouent aux ***opes avec moi, quand je me fais manipuler et instrumentaliser, j’ai l’impression que ça les rend joyeuses.
D’ici, elle peut apercevoir toute la société. Elle se couche et regarde dans le viseur, « Celui-ci, avec ses gants en suède et son caban, il est banquier ». Son job est de rentrer des chiffres dans un tableur Excel. Plus il en rentre, plus il s’enrichit. Et plus il s’enrichit, plus il est heureux, car l’argent fait son bonheur. À cette heure-ci, il se dirige vers le quartier rouge. Celui où d’autres hommes de sa sorte s’y rendent, car il est bien connu, rentreur de tableur est un métier stressant, nécessitant de bons soins. Génitaux.
Elle charge son arme. Plus un bruit. Son doigt agrippe la gâchette. Un coup c’est comme une surprise, il doit être inattendu, dit-elle. Son doigt recule. Recule. Recule.
BAM
« Merde NINA. »
« Arrête de t’en faire, c’est une balle en gomme », la cigogne qu’elle vient de dégommer revient chaque année obstruer cette cheminée, il fallait la dissuader une bonne fois pour toutes. « La troisième règle, c’est qu’après la déflagration, on a exactement trois minutes offertes par la société pour s’exfiltrer ». Trois minutes, c’est le temps qu’il faut pour qu’un voisin appelle les flics et qu’ils arrivent. Passées ces trois minutes, c’est l’interrogatoire, les manchettes de journaux et le casier judiciaire qui nous guettent. « Je me sens tellement libre, vivante », dit-elle en écartant les bras, « Je n’ai pas envie de gaspiller mon temps derrière un ordinateur comme tous ces gens ».

« Je n’ai pas envie de gaspiller mon temps derrière un ordinateur comme tous ces gens »

Elle court jusqu’au bout du toit, pour emprunter l’escalier de secours. Je la talonne, essoufflé par tout le foie gras dont je me suis gavé ces derniers temps. Arrivés au sol, elle me dit, « On se réécrit », avant de s’enfoncer dans la nuit. Puis elle revient et m’embrasse sur la joue. « Je ne te fais pas peur ? », me demande-t-elle, avec tête inclinée et un sourire qui fait ressortir ses pommettes de coquinette. C’est l’activité la plus folle que j’aie faite ces derniers temps, « on remet ça bientôt ? » je lui lance. Oh mon Dieu, mais je crois en toi, fais de moi ton disciple. Elle me regarde et s’en va sans répondre. Femme en noir dans nuit noire, elle disparaît en un sombre éclair.

Faire une bêtise avec une inconnue permet de rapprocher. De beaucoup rapprocher. Ça doit être ça que les Américains appellent partner in crime.
Quelques jours passent.
Finalement, mon message : « Nina, on se revoit pour de nouvelles aventures ? »
Sa réponse : « Ce soir. Même place. Même heure. Mêmes vêtements. »
Lorsqu’on se rencontre, son pull à col roulé enrobe à nouveau sa silhouette si subtilement séduisante. Son jean noir affiche une traînée de poussière blanche, comme si elle s’était farouchement frottée contre un mur en plâtre. Et cette croix, derechef sur sa poitrine. Dieu, tu es un malin, je commence à bien t’aimer.

« Mêmes règles que l’autre jour, mais ce soir, nous allons faire une petite prière », me dit-elle. On rentre dans la maison du Seigneur, où l’odeur d’encens vient chatouiller nos narines. Encens, pour moi, a toujours rimé avec enterrement. Papa mort, maman morte et hamster mort.
Elle me demande si je l’ai déjà fait dans une église. « Fait quoi ? » je lui demande. Elle secoue la tête en soupirant et dit « suis-moi et chut maintenant ». Elle ouvre une porte située derrière l’autel, cachée par un rideau. Elle grince, elle ne doit pas se faire ouvrir fréquemment (la porte, pas Nina). Un clic retentit. Le clic qui veut dire qu’elle est bien verrouillée, que dès à présent il n’y a plus de possibilité de revenir sur ses pas. On monte ces escaliers qui paraissent interminables, pour finalement atteindre une terrasse. « Bienvenue au paradis », me dit-elle. Au paradis, les oreilles rougissent quand l’air vient les frapper, les mains peinent à bouger. Le paradis, c’est le contraire de l’enfer, on se les gèle. Le paradis, c’est d’être seul avec Nina sur cette loggia.

Le rituel est toujours le même :
Boîte à clarinette au sol.
Ouverture de la boîte.
Sort le premier morceau de clarinette.
Sort le deuxième morceau de clarinette.
Viseur. Trépied. Bonnet. Mitaine mitée.
Puis elle se couche, la crosse dans le creux de l’épaule, « Approche-toi, regarde dans ce bureau ». Elle pointe son arme en direction d’une fenêtre où des employés travaillent encore. « Eux, ce sont ceux qui fabriquent les nouvelles, qui implantent les idées dans la tête des citoyens ». Elle les appelle les créateurs de consentement. Elle est intelligente ma Nina. Au moment de mettre mon œil dans le viseur, mon coude touche le sien. Dieu me pousse à lui chuchoter, « Tu sens bon ». Elle sent la transpiration et elle n’a pas lavé ce pull depuis plusieurs jours. Tout ça, c’est Nina qui me le dit.
Si le nauséabond devient l’appétissant, que tous ses défauts me plaisent et que nous sommes dans la maison du Christ, c’est forcément que Dieu existe.
Elle me demande « Tu as déjà tiré ? » je lui dis que non, mais je ferais n’importe quoi pour tirer un coup avec elle. « D’accord », elle me répond. « Tu vois la grue qui porte des planches en bois ? », elle me les montre dans le viseur après s’être replacé une mèche de cheveux derrière l’oreille. « On va utiliser une vraie balle cette fois-ci ». Elle tend son bras et attrape une boîte en carton dans sa boîte à clarinette, y sort une cartouche contenant une balle en ferraille qui ressemble à du tungstène, et l’introduit dans la culasse. « Nina, tu veux faire quoi ? », elle me répond, « Viser le câble et créer un peu de drame ». Elle me dit que le drame sert à unifier la société, qu’il sert à fabriquer un ennemi commun et un ennemi commun permet de réunifier le peuple. « Un peu de terrorisme, ça n’a que des avantages, c’est un acte citoyen », me dit-elle, car une société unifiée est une société stable. Quand les gens ont peur, ils oublient qu’ils sont déprimés, ils oublient leurs petites plaintes périodiques, ils donnent enfin un sens à leur vie.
Détruire pour reconstruire un cheni.
Détruire pour relancer l’économie.
Détruire pour occuper les esprits.
« Si on arrive à descendre ces poutres, on dira que c’est de la faute aux Nord-Coréens », elle rigole. Quand on choisit un ennemi, il faut le prendre géographiquement distant. Sinon la foule a trop peur et le terrorisme devient incapacitant. Elle me demande de lui prendre la main. Celle qui est sur la gâchette. Mon épaule passe par dessus la sienne. Mon bras longe son bras. Mon index est posé sur son index. « Tu t’es branlé ce matin ? », me demande-t-elle, « Pour bien tirer ton coup, il faut être détendu ». Elle vise le câble. Elle est calme. Religieusement calme. « Tu ne t’es pas branlé ce matin ». Parfois certains réflexes sont difficiles à dissimuler. Son index recule, je peux sentir son pouls dans mon doigt. Elle ne respire plus. Moi non plus. Un coup c’est comme une surprise, il doit être inattendu. Je le sais, parce que Nina me l’a dit.
BAM
Elle lève la tête. Ma main est encore posée sur la sienne. Nina, tu es douce j’ai envie de lui dire. « Merde, loupé, on se casse », elle se lance dans son staccato de clarinette. Mitaine mitée. Bonnet. Trépied. Viseur. Deuxième morceau de clarinette. Premier morceau de clarinette. Fermeture de la boîte.

Elle enjambe le balcon, marche sur le rebord, s’accroche à la gouttière en métal, se laisse glisser jusqu’au balcon inférieur. Elle réitère, mais alors qu’elle enjambe la seconde rambarde, elle soulève lance un « raaa ».
« Nina, tu t’es blessée ? »
« Non, c’est mon stérilet qui me fait mal lorsque je soulève trop les jambes ». Elle finit par s’accrocher au chéneau et en moins de temps qu’il ne faut pour prononcer un Notre Père, se retrouve sur la place. « À ton tour maintenant ». J’enjambe le balcon, marche sur le rebord, m’accroche à la gouttière et me laisse glisser sur le balcon inférieur. « Bien, prends l’autre gouttière sur ta droite, celle que j’ai empruntée ne va pas supporter ton poids ». Sous mes pieds, les tuiles baroques craquent. Au moment d’embrasser le tuyau, mon corps refuse. Il refuse de continuer, de se jeter. « J’y arrive pas », je lui hurle. « Tu n’as pas le choix et arrête de gueuler », susurre-t-elle. Je ferme les yeux. Stress, froid, mes mains ne répondent plus. « J’y arrive pas putain ! », elle me dit, « Dans 10 secondes, je pars ». Je détestais quand ma mère me le disait petit. Je le déteste encore aujourd’hui.
10…9…8… Rien à faire, je suis paralysé.
7…6…5… Je ne peux plus monter, ni descendre, je suis bloqué.
4…3…2… Parfois dans la vie il ne faut pas écouter son corps et ses pensées.
1… surtout quand on a les flics aux fesses.

Quand les gens ont peur, ils oublient qu’ils sont déprimés

Je me jette sur le conduit et me laisse glisser. À mi-chemin, alors que la pleine vitesse est atteinte, quelque chose m’arrête et ma jambe se met à trembler. Comme une lame froide dans le mollet contraste avec la chaleur de mon corps. Au moment de regarder, j’aperçois que la gouttière est percée, déformée et rouillée, et qu’un morceau de tôle apparente vient de disparaître. Dans mon mollet. Mon pouls s’accélère, mais la douleur ne se manifeste pas. De petits points noirs apparaissent dans mon champ de vision. « Magne-toi », dit Nina, il ne reste qu’une minute. Et certaines fois dans le stress, le corps se comporte de manière incongrue. Il m’ordonne de retirer la jambe. Quand la tôle s’extirpe du muscle, une électricité venant du bas-ventre pour remonter vers la poitrine me donne envie de vomir mes entrailles. Les abdominaux se contractent, les muscles du visage aussi. Je veux hurler, mais je ne peux pas, l’opération pourrait capoter. « Grouille-toi », me dit-elle. Je me mords la langue pour résister. Peut-être un peu trop fort, le goût du sang envahit ma bouche, ma langue se fait perforer par ma canine supérieure gauche. Je tomber comme un sac de châtaignes, il y a du sang sur toute la rigole. « Mais t’as fait quoi ? », elle hurle en courant vers moi. La plaie est ouverte, un bout de pantalon s’y est enfilé. « Merde, merde, merde », elle dit. La pupille de ses mirettes horrifiées est tellement dilatée, que je me sens partir dans l’intensité de son regard. Elle enlève son pull noir, déchire une manche. « Il faut empêcher l’hémorragie. MERDE ». Elle porte une tenue thermique tellement moulante, que je suis sur le point de m’évanouir. « Garde les yeux ouverts », elle m’envoie une baffe. Avec le reste du pull, elle fait un bandage pour éviter les éclaboussures. « On va se faire tracer comme des dilettantes avec tout ce sang. T’as besoin d’être pris en main ».

Elle m’ordonne de m’agripper à elle, pour se diriger en direction de l’arrêt de métro. « .i.a, je .uis .é.olé ». Avec une langue perforée, prononcer n’importe quelle consonne devient une épreuve de la vie. Elle ne dit rien. Alors que nous nous apprêtons à entrer dans la bouche de métro, des sirènes de voitures retentissent. Dans le train souterrain, tout le monde nous regarde. À cause de ma jambe momifiée, à cause de ma gueule de vampire, à cause de la déesse qui me soutient.
Arrivés à l’hôpital, le tissu que Nina m’a enrobé autour de la jambe s’est transformé en buvard hématique. Elle s’empresse de chercher des secours qui me prennent immédiatement en main. Lorsque je me retourne pour la remercier, elle a disparu.

Quelques points de suture et un rappel du tétanos auront suffi à me réparer. Si quelqu’un me croise au marché de Noël en béquilles, il croira simplement que j’ai chuté à ski, après un repas fondue-picole. Une jambe cassée, une bronchite, un suicide, tous ces petits maux sont des fruits de saison.

Quant à Nina, cette femme sauvage, j’espère secrètement qu’elle m’ait pardonné et que nous allons nous revoir. Et Dieu dans tout ça ? Franchement, je n’en sais rien. Ceci dit, l’heure est au panettone, aux cadeaux empoisonnés et à la crise de foie.

Joyeux Noël