On dit que tout le monde a le droit à une deuxième chance… Ouais, ce genre de maxime on les trouve dans les films américains. Toutes ces années à voyager à travers le monde m’ont appris que la vie n’est pas toujours aussi simple qu’on aimerait qu’elle le soit.

San Telmo, Buenos Aires. L’une des rares villes d’Amérique du Sud où l’on ne sait pas si vous êtes un gringo, un révolutionnaire ou un nazi exilé. Vous vous demandez ce qu’un blanc-bec parlant espagnol avec un acento francès fait au pays du stylo-bille  Expat pour une multinationale agroalimentaire. Vous savez, le genre d’entreprise qui dégage plus de chiffre d’affaire en une journée que la totalité de la ville réunie. Dans ma boîte, on m’appelle le « conciliateur ». Je dois convaincre les sceptiques que la merde que nous leur refilons va métamorphoser l’expérience culinaire des consommateurs. Du E465 mélangé à du E389 et vous ne vous pourrez plus jamais vous passer de nos produits.

Quand vous êtes un expat fraîchement installé, vous cherchez à vous faire des connaissances. Certains vous diront que dans les grandes villes d’Amérique latine, il faut éviter de se balader la nuit. Et pourtant, c’est à ce moment-là que la vie commence vraiment. Dans la rue, juste après la fermeture des restaurants, des mères donnent le sein à leurs nouveau-nés, des lumières jaunes scintillent au rythme des nuages de moustiques, de la musique jaillit des ruelles perpendiculaires. À droite, un couple s’embrasse. Plus loin, une femme hurle sur un homme, « ¡ Boludo ! ». Le son m’attire dans une arrière-cour, où je dois traverser un tunnel pour arriver dans une salle improvisée. Une banderole affiche « Bienvenido, tangueros ». Un groupe local joue, un moustachu à l’accordéon, un chevelu au micro. Les gens dansent, certains serrés, d’autres à distance de bras. Pour que ce que je vous raconte prenne une tournure de roman à l’eau de rose, il suffit de rajouter une femme qui attend son prince charmant. Ca tombe bien, ce soir il y a cette femme et j’ai envie de jouer au prince charmant.

Ouais, à ce moment de l’histoire, je ne sais pas encore dans quel pétrin je vais me mettre.

Elle est accompagnée de ses amies. Je la regarde, elle me regarde du coin de l’œil. En tango, comme en séduction, c’est le message universel qui veut dire « invite-moi ». Je m’approche d’elle, l’air confiant. Mais au fond de moi, je crève de trouille. Les femmes ont arrêté de parler et se sont tournées vers moi. Je lui tends la main. Elle me tend la sienne et vient se blottir contre moi en abrazo cerrado. Nous sommes pecho contra pecho. Le pecho, c’est la poitrine. L’abrazo cerrado, c’est quand vous sentez toute l’anatomie de votre partenaire contre votre torse, que vous êtes enlacés comme si vous vous connaissiez intimement, que seuls vos tissus séparent vos deux corps. Vous comprenez pourquoi certains comparent le tango à une drogue1Argentine tango: Another behavioral addiction? Targhetta R1, Nalpas B2, Pascal P1.

Certains comparent le tango à une drogue

Elle ferme les yeux et se laisse guider. Pas de fioriture. On marche, on tourne, on suit le rythme. Quatre temps, c’est un tango. Deux temps, une milonga. Trois temps, une valse. Un ocho, une cruzada et quelques rebote2Trois pas de danse spécifiques au tango argentin quand la salle n’avance pas. Elle comprend chacune de mes intentions. Gauche, droite, en arrière, je sens son cœur battre contre ma poitrine. Au moment où vous ne faites plus qu’un avec votre danseuse, que vous avez l’impression d’être seuls dans la salle et que le temps s’est figé, on parle de connexion. Je suis étourdi par son odeur, pénétré par sa féminité. Quelque chose  qui dépasse toute raison vient de se passer, quelque chose de chimique, un véritable opiacé libidinal, mieux que du E518. « Gracias » me souffle-t-elle à l’oreille, à la fin des trois tandas3On danse le temps de 3 musiques que l’on appelle tendas, puis vient la pause, la cortina.

Et c’est juste comme ça qu’elle m’a pécho.
Et c’est juste comme ça que nous avons décidé de partager nos vies. Quand nous avons emménagé, nous avons planté un cerisier. Aujourd’hui il donne ses premiers fruits.

Il faut que je vous raconte la vie de cette femme hors-norme. Appelons-la Julia. Pour sa famille, elle est décédée. Elle me fit rapidement confiance pour m’avouer qu’elle dut quitter son pays natal et changer d’identité. Vous vous demandez certainement ce qui a conduit Julia à ce changement radical de vie: elle a balancé son mari aux autorités, un mafieux qui impose sa loi par la force.
Sa spécialité ? Le trafic d’armes.
Sa signature ? Une grenade qui casse le verre de votre cuisine. La première fois, elle est inoffensive. Un avertissement. La deuxième fois que le carreau de votre cuisine se brise, votre famille se faire déchiqueter devant vos yeux. Si vous avez de la chance, vous mourez avec.
À plusieurs reprises ils ont essayé de le coffrer, cependant le pays sombrait dans l’anarchie. Le gouvernement s’est rendu compte que le garder derrière les barreaux coûtait bien plus cher que de le laisser en liberté, car il fallait stabiliser le pays. Money is money, ils ont décidé de le relâcher. Si vous croyez que l’État en a quelque chose à foutre de ses citoyens, je suis désolé de vous décevoir.

Si vous croyez que l’État en a quelque chose à foutre de ses citoyens, je suis désolé de vous décevoir.

Ah, j’ai gardé la nouvelle jusqu’ici: Julia est enceinte. De jumeaux. Comme quoi, le bonheur n’arrive pas qu’aux autres… L’autre jour, elle m’a dit, « Nous devrions ouvrir un restaurant. Nous l’appellerions los extranjeros ». Son rêve. Vieillir ensemble, à servir des empanadas, des croquetas et de la parrilla4Quelques plats argentins… aux personnes venant nous visiter, échangeant un sourire et une « tranche de vie » avec eux, pendant que je donnerais un coup de main au service et à la comptabilité. Ne laissez pas Julia aux chiffres, si vous voulez dégager un semblant de bénéfice.
Pour pimenter notre relation et éviter de s’affaler sur le canapé le soir en rentrant, nous avons rempli notre agenda. Ainsi, le lundi c’est danse, le moment où l’on peut toucher le pecho de parfaits inconnus et être désirés par quelqu’un d’autre que son conjoint. Le mardi c’est « atelier culinaire » en couple,  le moment où l’on s’engueule le plus de la semaine. Sans déconner, madame veut que la cuisine soit toujours propre, que j’émince plus petit les oignons, que je mette moins d’huile dans la poêle. Des envies de meurtre me prennent. Ensuite, évidemment, elle enchaîne avec le slip qui traine, le rouleau du papier toilette que j’ai SOI-DISANT laissé VOLONTAIREMENT vide. TOUT DEVIENT DE MA FAUTE, VOILÀ JE VOIS ROUGE. Femme, tellement irrationnel, illogique, illuminée ! Bordel, je ne peux pas me passer d’elle. Bref… le mercredi on le réserve à l’exploration approfondie de nos corps. Nous prenons un peu plus de temps pour nous que les autres soirs. C’est le moment où elle me dit des trucs comme, « Tu vas devoir me tenir éveillée toute la nuit », ou encore, « Je veux perdre ma voix et avoir des cernes jusqu’au menton demain ». Ouais, une madone la journée, une vraie pute la nuit5Le complexe de la « Madone-pute » est un concept freudien. Pour une majorité d’hommes, la femme est soit une « prostituée », soit une « madone », cad qu’elle est soit frigide, soit sexuellement dévergondée. . Ce que je l’aime ma Julia. Le jeudi c’est chacun pour soi. Elle c’est « Soirée entre filles » et moi… ça ne vous regarde pas. Et le week-end c’est fiesta, on a toujours des amigos à la maison.

La bella vita accompagnée d’une bella donna. Merde, c’est de l’italien. Et je ne sais pas pourquoi je vous raconte tout ça. Ca doit être l’émotion qui me fait digresser, ça me prend à chaque fois que je pense à  ma Julia.

Avant je vous disais que le bonheur n’arrive pas qu’aux autres… on peut dire de même pour le malheur. Julia est devenue une star locale depuis quelque temps. Les gens la dévisagent dans la rue et rigolent quand ils la croisent. Vous vous rappeler de son ex, le mafieux  Ce salopard a mis sur Internet une vidéo de leurs ébats amoureux. Avec un titre racoleur: « Mafiaboy gettin’ a deepthroat ». La vidéo s’est répandue comme une traînée de poudre. Blanche. À l’échelle internationale, les sites pornos fonctionnent mieux que les avis de recherche.

À l’échelle internationale, les sites pornos fonctionnent mieux que les avis de recherche.

Le problème, c’est que quand un gouvernement vous cache dans un pays étranger et que votre couverture saute, votre vie est mise à risque. Changer de couleur de cheveux et d’habits n’est plus suffisant, car les hommes ont déjà fantasmé sur vous dans toutes les positions inimaginables et dans toutes les tenues les plus improbables. Et je vous promets, quand il s’agit de cul, la créativité masculine dépasse tout entendement.
La vie moderne est étonnante: un jour vous vous laissez prendre en vidéo parce que vous êtes amoureux et quelques temps plus tard, ces images se retrouvent online. Même de l’autre côté du monde, votre réputation est détruite. Et internet se souvient. Pour toujours. Ce matin, un agent de liaison des services de renseignements de son pays est venu nous rendre visite. Le verdict ne m’enchante guère: nous devons abandonner l’Argentine par mesure de sécurité. Dans les vingt-quatre heures.
Adios Amigos.
Adios Tangueros.
Adios Boludos.
Qu’importe, j’ai l’habitude de voyager et tant que je suis avec ma Julia… Aller, faites attention à vous. Demain nous nous lançons dans une nouvelle aventure. Salut !

Et c’est de cette manière que le conciliateur, s’il veut rester avec sa belle pour élever ses futurs enfants, doit lui aussi renoncer à sa carrière et à son identité. Mais juste avant le grand départ, il décide d’aller déposer une fleur sur le pied de porte de ses amis les plus chers. La fleur de l’amitié, rouge et anonyme, signifiant qu’il se souviendra d’eux pour toujours. Mais en rentrant chez lui, la porte est entrouverte. Il l’appelle, « Julia ? », personne ne répond. Personne dans la chambre à coucher. Personne au salon. Seul l’aiguille de la montre à Quartz tape les secondes. Et là, à la cuisine, sur le plan de travail juste au dessous de la hotte, une grenade goupillée. Il y a des projections de sang contre le mur, des morceaux de cervelle sur le frigo. Le corps de la femme gît, les yeux ouverts, le front perforé. Son ventre est criblé de balles…

On dit que tout le monde a le droit à une deuxième chance. Eh bien ce que l’on dit n’est pas toujours vrai.