Note: Au moment d’écrire ces lignes, mon t-shirt est recouvert de sang.

Personne ne vous le dira, mais il existe une démarche contraire au développement personnel. C’est quand tout va bien dans votre vie et vous cherchez désespérément à aller mal. Encore et encore.

Depuis que j’ai appris ma possible maladie1Voir Sidamoto, toi le vicieux (partie 1), ma vie a pris des tournures d’œufs à la coque: j’affiche une carapace épaisse, mais à l’intérieur je suis tout baveux. Je pourrais décider de me battre fièrement, la tête haute en ne me plaignant pas. Stoïcisme. Ou jouer à la victime. Christianisme. Des années que je n’ai plus été dans la peau d’un martyr2Voir Quand j’étais petit (partie 1) et Manipulé, petit cochon (partie 2).

Je marche dans la rue, une femme m’interpelle, « Bonjoje ne dur, avez-vous donné votre sang »
Sur son bras, le tatouage d’un pendule de Newton3Pendule à cinq bille. En physique, il est en général présenté pendant les cours de mécanique, pour illustrer par exemple la conservation d’énergie et le mouvement (quasi)perpétuel. Pour plus d’info, voir ici).
Vous lui répondez « oui », elle vous demande si vous voulez retenter l’expérience.
Vous lui répondez « non », elle se lance dans une campagne de prosélytisme. « J’ai le SIDA », je lui dis. Les MST affolent le peuple, bien plus qu’un cancer ou qu’une rougeole. Prononcez les mots d’herpès, de verrues génitales ou de chlamydiose, et on vous évitera comme la syphilis.

Les MST affolent le peuple, bien plus qu’un cancer ou qu’une rougeole. Prononcez les mots d’herpès, de verrues génitales ou de chlamydiose, et on vous évitera comme la syphilis.

La femme croise les bras et rétorque, « Vous êtes vraiment minable de vous foutre de la gueule des gens malades. Pauvre type ». Je ne sais pas si elle a tort ou raison, ceci dit, pour susciter une pareille réaction, quelque chose doit clocher dans mon comportement.

Il y a certaines fois où l’on a besoin d’une aide externe. D’un œil d’expert corrigeant faits, gestes et incongruences4Une incongruence en dynamique sociale est une mauvaise adaptation entre l’état interne et le langage du corps.. J’appelle le Social Hacker5Le Social Hacker, voir ses posts, qui me donne rendez-vous une heure plus tard.
Il arrive, lunettes de soleil vintages, pantalons retroussés, chemise ouverte. Un nouveau style pour une nouvelle vie.
Après lui avoir expliqué mon challenge, il me dit, « On va tester ton rôle de victime avec la caissière du kiosque. »
Je m’approche d’elle, un paquet de chewing-gum à la main. Peut-être devrais-je m’étouffer avec. Mais je commence gentiment. Smooth. En payant, je lui sors, « Je viens d’apprendre que j’ai le SIDA ». Elle rigole. Je ne rigole pas. Essayez de jouer un rôle et la société vous remet en place par des ricanements.
Une fois dehors, « C’est ça ton interprétation de la victime, mec  On dirait un connard qui veut se foutre de la gueule des malades », il reprend, « t’as l’air trop sûr de toi ! »
Il me donne quelques astuces. « Tout d’abord, quand tu es une victime, tu parles DOUCEMENT ».
« Comme ça »
« Exactement ! Personne ne doit te comprendre. Il faut que tu énerves, que tu suscites la pitié ». Il enchaîne, « Ensuite, regarde vers le bas quand tu te déplaces, quand tu t’exprimes. Comme si tu étais gêné de parler ou que tu avais quelque chose à te reprocher ».
Pour m’exercer, je louche en regardant mon nez.
« Voilà ! Tu peux même baisser davantage la tête ! »
La première fois que vous regardez vers le bas, vous avez l’impression qu’un inconnu va en profiter pour vous baffer.
La deuxième fois que vous regardez vers le bas, vous comprenez qu’il s’agit d’une stratégie pour « ne pas être vu », ne pas attirer l’attention, n’être une menace pour personne.
Il met sa main sur mon épaule, « Et le plus important: tout se passe dans la tête. Maximise le nombre de pensées négatives ! Pense à tout ce que tu as loupé dans ta vie, tout ce que tu regrettes. Pense aux injustices, aux enfants qui n’ont pas de foyer, ceux qui crèvent de faim. Pense aux poussins qui se font broyer vivants, aux procelets qui se font éclater à vif contre le mur6Wiliam Reymon dans son livre, TOXIC et TOXIC FOOD dénonçait déjà ces pratiques en 2007! »
Des années à me comporter comme un alpha7Stratification à la mode pour désigner les hommes qui ont des comportement de mâles dominants. Une utilisation a déjà été faite en 1932, dans le livre « Brave New World » de Aldous Huxley, à constamment rechercher la compétition. Mon corps sécrète des doses massives de testostérone8Par exemple dans cette étude: Testosterone and Chess Competition Allan Mazur, Alan Booth and James M. Dabbs Jr. Social Psychology Quarterly Vol. 55, No. 1 (Mar., 1992), pp. 70-77. Maintenant, je cherche à exploiter le biais de négativité9Le biais de négativité est le phénomène qui fait que les individus sont davantage marqués par les expériences négatives que par les positives, qu’ils prennent davantage en compte les informations négatives que les positives.
Il me dit, « Va parler à la blonde là-bas. »
Je l’accoste et lui chuchote un « Salut », d’une voix qui se situe entre celle de l’eunuque et du prépubère.
« Quoi », elle me demande. Rappel à moi-même: petite voix, regard fuyant et pensées négatives. Les yeux mouillés sont un plus.
Je reprends, « Je viens d’apprendre que je suis malade. Je risque de mourir et j’ai besoin que l’on me prenne dans les bras ». Ma voix tremble. Elle a approché son oreille pour entendre ce que je dis. Les larmes me viennent. J’ai besoin de péter.
« Oh non. C’est vrai », elle me prend dans ses bras. Mon pote me souffle, « la pitié, les gens adorent ! »

La journée passe, les rencontres s’enchaînent. Je deviens de plus en plus doué pour pleurer. Le plus difficile est de s’arrêter.
À chaque fois que je joue la victime, je donne aux gens l’occasion d’affirmer leur supériorité, de se sentir ENFIN dans la peau de quelqu’un de puissant !
À chaque fois qu’ils ont pitié de ma personne, je leur rappelle la chance qu’ils ont d’être en bonne santé.

À chaque fois que je joue la victime, je donne aux gens l’occasion d’affirmer leur supériorité.

Ils peuvent lâcher leurs nerfs sur moi, déverser leur agressivité accumulée par leur job de merde, par leur époux qui s’engraisse devant la télévision et qui ne s’investit plus dans leur relation considérée comme acquise. Finalement, toute personne a le droit d’exploser de temps à autre et je suis là pour les encaisser. En jouant la victime, je deviens un bienfaiteur de la société, un catalyseur social, un créateur d’expériences. Ce soir, tous ces individus auront quelque chose à raconter à leur femme migraineuse et à leur fils abruti par la dopamine virtuelle10Plusieurs études montrent que le fait de recevoir un message, avoir une alerte dans Facebook / WhatsApp et consorts activent la sécrétion de dopamine. Par exemple ici..

La soirée commence, les premiers effluves d’alcool se font ressentir, la population s’est faite belle pour plaire, car qui sait, ce soir on pourrait trouver l’amour dans un bar ou un nightclub. Cependant, nos objectifs sont différents. À force de jouer le rôle de la victime, je ne dis plus un mot. Lui non plus.
Un philosophe hermétique vous dirait que le principe de vibration11Un petit tour du côté des pseudo-sciences et de l’ésotérisme. « Vous attirez ce que vous ressentez ». Sujet à la mode ces derniers temps, certaines fois responsable de dérives sectaires. Les lois sont énoncées dans le Kybalion, reprises par la loi de l’attraction et la Nouvelle Pensée. Ils sont repris à outrance par la communauté du développement personnel en est la cause.
Un neuroscientifique vous dirait que les neurones empathiques12Théorie à prendre avec des pincettes (comme toutes théories…). Les neurones miroirs sont une catégorie de neurones du cerveau qui présentent une activité aussi bien lorsqu’un individu (humain ou animal) exécute une action que lorsqu’il observe un autre individu (en particulier de son espèce) exécuter la même action, ou même lorsqu’il imagine une telle action, d’où le terme miroir en sont la cause.
Un dépressif ne vous dirait rien.
Nous marchons, sans dire un mot, côte à côte. À ce moment, un homme avec un hoodie noir s’approche de nous. Le genre de mec que l’on voit dans les films où les méchants portent un hoodie. Et une barbe. Et un couteau papillon. Et qui aurait une réplique du type, « File-moi ton porte-monnaie ». Mon pote essaie de le raisonner, « Non mec, on a pas de sou », mais son pouvoir de conviction a foutu le camp en même temps que mes couilles. « FILEZ-MOI VOS PUTAINS DE PORTE-MONNAIES OU JE VOUS PLANTE ! ». On les lui donne, sans insister.
À quoi bon…
Il m’envoie un coup de poing dans le visage. « Grosses merdes », hurle-t-il. Le nez craque. Le bruit  un peu comme celui d’un escargot que l’on écrase. Ou celui que fait votre grand-mère quand elle tombe dans les escaliers. Un crack qui ne laisse aucun doute sur l’état de l’os. Mon arcade se prend pour une fontaine. Ma gueule ressemble à un clafoutis à la cerise, la croûte en moins. Pour le moment.
Le bandit part en courant.
À quoi bon…
Mon pote s’est pris un coup de pied dans le ventre, il est recroquevillé au sol. Il ne respire qu’à moitié. Voilà. Nous venons de participer à une action caritative, en offrant nos porte-monnaies à une personne dans le besoin et en n’attendant rien en retour.

Soyez une victime, aidez la société.
Soyez une victime, devenez philanthrope.

Direction les urgences. Quatre points de suture, un sparadrap et deux morceaux d’ouate plus tard, nous recouvrons la liberté. Et mon t-shirt ressemble à une serviette hygiénique. Utilisée.
« Quelle journée de merde », je lui dis.
On attire l’attention avec nos gueules d’éclopés.
« Viens, allons au parc, j’ai envie de fumer ! »

Soyez une victime, aidez la société.
Soyez une victime, devenez philanthrope

Nous nous posons dans l’herbe.
Je lui demande, « C’est quoi le sens à tout ça »
« Comment »
« Aujourd’hui nous avons joué le rôle de la victime, ça ouvre indéniablement des portes. J’ai pu faire du motorboating13Faire le bruit d’un bateau à moteur quand on met sa tête dans un décolleté. BRLPBRLPBRLP.  », puis je continue, « regarde où nous en sommes, toute la société s’acharne sur nous. »
« Tu l’as dit. Fait chier. On ne donne pas envie de baiser, c’est clair. »
« Même dans cette analyse, nous sommes des victimes. Plus jamais une journée pareille ! »
Nous rigolons, lentement mais sûrement, c’est de la bonne !
Je lui redonne le cône, « T’es sûr de toi, les gens t’adulent, te suivent et te mangent dans la main. Tu es une victime et la société te dévore. La vie est un jeu d’acteur, ne crois-tu pas »
« Tu réfléchis beaucoup quand t’es foncedé ! »
Les produits psychotropes qui me calment, réveillent le philosophe qui sommeille en moi. Une latte, je me sens l’âme d’un Aristote. Deux lattes, Heidegger, et trois lattes je n’ai plus de nom.
Si bien que je lui demande, « Tu t’es déjà posé la question à quoi servait tout ça »
« Tout ça »
« La vie… À 25 ans on se rencontre, à 30 on pond des gosses, à 40 on se divorce et à 50 ans on veut profiter de ce qui nous reste à vivre, jurant qu’on ne se laissera plus jamais avoir…. et on crève quelques années plus tard. J’ai l’impression qu’il n’y a pas de but à la vie. Cependant, pour se rassurer, on croit à des instances supérieures, comme Dieu, parce que c’est gênant de se dire qu’il n’y a rien… »
« Tu ne veux pas juste fumer et te la coincer »
Nos yeux se ferment, les étoiles scintillent, le sang a coagulé dans mon nez. Je rêve. De la tarte de mémé-biscuit, d’un bal masqué avec Putin et de fourmis. Je les sens sur mes pieds, elles montent. Elles s’infiltrent dans mon pantalon, c’est un peu comme quand on a un frisson, mais dans le sens contraire. Elles sont dans le cou. Me voilà bercé par le monde animal. Une pure symbiose, lui et moi ne faisons plus qu’un. Et j’entends, « AH PUTAIN !! », les fourmis me parlent. Puis je me prends un coup de pied au niveau de la hanche. « Nous nous sommes endormis sur une fourmilière ! »
Nous nous levons en gesticulant dans tous les sens, des insectes dans tous les orifices. On décampe. Même l’herbe n’apprécie pas les victimes ! Après une pareille journée, le plus judicieux est que chacun rentre chez soi.

On entend rouler les mécaniques au loin. Vroum. BMW affronte Porsche. Les dernières fourmis viennent nous chatouiller le tympan. Mon pote a traversé la route, le doigt dans l’oreille…

« Allo  Mon ami vient de se faire shooter par une voiture, dépêchez-vous de venir, il ne bouge plus ! »
BMW et Porsche sont depuis longtemps parties. Pas eu le temps d’identifier le matricule, juste l’autocollant d’un signe infini sur le coffre de la voiture. Je suis à genoux auprès de lui. Son cœur bat encore. Son épaule est disloquée. Son crâne saigne.
Chemise déchirée, pantalons dépecés, lunettes déglinguées.
L’ambulance arrive.

To be continued…