Ce jeudi-là, la société m’a perverti.

Voilà plusieurs mois que mon petit commerce fleurissait, durant mon temps libre. Quelques centaines de francs, tout au plus, pour arrondir mes fins de mois. Les commandes étaient passées en gros, afin de diminuer les frais postaux, obtenir un meilleur prix et, par conséquent, agrandir la marge de profit. De l’électronique par centaines circulait dans la région. Je propulsais mes clients au septième ciel avec mes camelotes chinoises: des radios futuristes. À la pression d’un simple bouton, un moteur s’activait, laissant apparaître un écran digital. Mon fournisseur, je le payais via Western Union. Comme je n’étais jamais à l’abri d’un « je n’ai pas reçu votre argent », je décidai, après plusieurs transactions, de changer de prestataire. L’approvisionnement devint thaïlandais. Les payements s’effectuaient maintenant via Paypal1Escrow n’était pas encore démocratisé à l’époque, bien plus sûr, car il apportait certaines garanties en cas de problème avec le colis. Et quelques dollars d’économisés sur chaque commande. Mon réseau de clients, je l’avais monté grâce au site de petites annonces gratuites, anibis2anibis.ch, un site suisse de petites annonces.

Tout se passait pour le mieux du monde… jusqu’à ce jeudi-là, six heures. Le soleil dormait. Je dormais. « Ding-Dong », « Ouvrez, POLICE. Ne nous obligez pas à utiliser la force ». Quelqu’un, probablement un ours, frappait à la porte, de toute la puissance de ses paluches. Je décolle du lit. Mon cœur s’emballe, je tremble, je cours pour aller ouvrir comme un forcené en culotte, le yatagan moitié dressé.

Je décolle du lit. Mon cœur s’emballe, je tremble, je cours pour aller ouvrir comme un forcené en culotte, le yatagan moitié dressé.

Au moment de déverrouiller, trois hommes en tenue brusquent l’entrée et me projettent contre la paroi. L’un d’entre eux me fait une clef de bras, pendant qu’un autre protège la sortie. « Perquisition de la maison, sous ordre du juge », en me jetant un papier gribouillé en pleine figure. Ils me passent les menottes et veillent à ce que je ne m’enfuis pas. Ils se mettent à fouiller dans les tiroirs. À la cuisine, dans le frigo, dans la cuvette, sous le lit, dans la lampe. Ils inspectent même le parquet. L’un prend une photo de ma bibliothèque, en commentant: « How to rise a sect, intéressant comme ouvrage. Secrets of lock-picking, voilà qui est encore mieux, on voit les intérêts de Monsieur, le juge va aimer…. ». Le plus frêle d’entre eux me demande, d’une voix d’eunuque: « où avez-vous mis les stocks ? « . « Je n’ai rien », lui répondis-je d’une voix de prépubère, bien que trois octaves en dessous de la sienne. La dernière boîte était partie la veille, chez une vieille du gros de Vaud. « Où sont vos ordinateurs », me lance-t-il ensuite. Ils saisissent mon laptop, ainsi que ma tour. Ils s’emparent des classeurs fédéraux, dans lesquels je gardais mes factures et mes garanties. « Habillez-vous et suivez-nous ». Sans leur demander pourquoi, je m’exécute. Au moment de prendre mon téléphone portable, l’un d’eux m’interrompt et me dit « Donnez-moi ça ». Il me le confisque et le jette dans le carton où reposent les ordinateurs séquestrés.

Ils m’embarquent dans une VW blanche banalisée, direction le poste de police. Je rentre dans une salle, dépourvue de fenêtre, avec une table et une lumière jaune. Et deux hommes.
« Prenez place », dit le premier, avec sa gueule de bulldog chauve. Sur la table, un ordinateur et un enregistreur. Au fond de la salle, une caméra.
« Savez-vous pourquoi vous êtes ici ? « , je transpire comme une femme-fontaine. D’une voix menue je lui réponds que non. Il me regarde avec les traits du visage tendus et une bouche de la forme d’un « ∩ ».
Il m’explique: « Une plainte pénale pour trafic de médicament a été déposée contre vous ».
Mes ventricules s’emballent, des points noirs apparaissent dans mon champ de vision.
« Quoi ? « , je regarde dans le vide, je décroche.
« Ne faites pas semblant, vous savez très bien de quoi nous parlons ».
Je reprends: « Je… je ne comprends pas ».
« Vous avez le droit d’appeler un avocat, mais entre nous, je ne pense pas que cela soit nécessaire », me dit-il. Pourquoi appeler un avocat ? ils se trompaient de personne, je vendais des radios, non pas des aspirines…

Seul devant ces deux hommes, la caméra, l’enregistreur et l’ordinateur. Et la table.

L’interrogatoire commence.
« Je n’ai pas envie d’y passer la matinée, plus vite vous coopérerez, plus vite nous partirons d’ici », dit le pelé.
L’autre n’ouvre pas la bouche et prend note sur son ordinateur.
« Dites-nous où sont les stocks ».
« Les stocks ? « , je lui réponds.
« Ne joue pas à ça avec nous, nous avons du temps ». Il reprend, « On va y passer la journée s’il le faut ». Il me demande où je m’approvisionne. Je coopère. Mais il en revient toujours à me poser la question sur « les stocks ».
Il monte la voix, se met à taper les poings sur la table: « Tu te crois malin ? « .
Les larmes me montent, je n’arrive plus à articuler. À ce moment, son collègue ferme l’ordinateur et prend la parole. « Sors un moment, tu ne peux pas mettre les gens dans cet état », il insiste, « Pars s’il te plait ».
Nous ne sommes maintenant plus que deux dans la salle, éclairés par les LEDs rouges de la caméra et de l’enregistreur. Il me donne un Kleenex, pour que je me mouche et que je m’essuie la bave au coin de ma bouche, qui a pris des allures de sperme séché.
« Veuillez excuser mon collègue, il a le sang chaud ».
« Vous êtes étudiant, c’est bien ça ?  »
« Oui », en regardant vers le bas.
« Qu’étudiez-vous ?  »
« La physique. Sniurf »
« Ah, je n’ai jamais rien compris en physique », me confie-t-il. « Et ce business, c’était votre job d’étudiant, je présume ?  »
« Oui, Snif. Atcha », mon corps me fait la symphonie des bruits humides.
« D’après notre dernière interception douanière, nous avons nos raisons de penser que vous avez un stock conséquent de contrefaçons de médicaments ».

« Pourquoi pensez-vous que je vends des pilules ? « , à ce moment, l’enragé revient dans la pièce. Il frappe la porte derrière lui et s’assied. Le doux l’ignore et continue: « Nous avons remonté l’historique des commandes et nous avons constaté que vous aviez effectué plusieurs achats, adressés à votre nom. D’abord en provenance de Chine, puis de Thaïlande », il continue, « et d’après les messages que vous avez envoyés depuis le site de petites annonces… », il sort de son tiroir une fourre bleue contenant quelques feuilles et m’en fait prendre connaissance. Il avait entre les mains toutes les conversations privées que j’avais tenues avec mes clients.
« D’autant plus que votre dernière cliente est asthmatique, ce qui augmente nos suspicions quant à l’éphédrine trouvée dans votre colis », avant de m’asséner avec un léger sourire, « À moins que vous ne pensiez les vendre en soirée3L’éphédrine était considérée comme l’ectasie du pauvre dans les années 90/2000, pour ses effets stimulants. « 

Il avait entre les mains toutes les conversations privées que j’avais tenues avec mes clients.

L’autre sous-fifre reprend: « Tu veux nous faire croire que tu n’en savais rien maintenant ? »
« Pars s’il te plaît », lui dit le gentil. Il se lève et part et me jetant un regard de prédateur. Mes palpitations reprennent. Je lui explique tout: mes stocks je les écoule très vite et mes commandes sont modestes, ne disposant que de très peu d’espace de stockage. Quand aux médicaments, je ne sais vraiment pas de quoi il parle. Très vite, l’agent détient toutes les informations dont il a besoin.
« Nous allons vous recontacter quand nous disposerons de plus d’éléments concernant notre enquête ». Ils me relâchent. L’heure indique midi vingt, j’ai envie de manger des frites. Mon énergie s’est envolée, tout comme ma libido. J’appelle mon avocat pour lui expliquer le topo. Il vocifère: « Pourquoi ne m’as-tu pas contacté avant ? ». La crédulité de la jeunesse…

Je me suis fait cuisiner comme un criminel, je me sens touché dans mon intimité. Mon vendeur m’a berné, la technologie m’a trahi, anibis m’a balancé. Surveillance. Toutes mes commandes, enregistrées. Toutes mes connexions, sauvegardées. Tous mes e-mails et SMS, bientôt épluchés. Ces « gardes du système » rodent, ils contrôlent et s’assurent que la plèbe se comporte comme il se doit. Ces sentinelles devenues omniscientes, omniprésentes, sont prêtes à intervenir à tout instant. Voilà comment aujourd’hui on dresse les individus !

Bientôt, il y aura l’enquête forensique4Méthode d’analyse qui permet de trouver des preuves légales, numériques dans ce cas.. Que vont-ils trouver ? J’ai des documents de physique nucléaire… Vont-ils l’utiliser contre moi ? Au final, n’importe quelle action de ma vie, prise hors contexte, pourrait se retourner comme une arme contre moi. Cet email d’humour noir, où j’écris à une copine que je veux « La tuer en la crucifiant sur un bambou chinois5Une technique de torture chinoise, la chaise de bambou, voir le supplice du Pal« . Je ne suis pas sûr qu’ils comprendront l’humour. Au tribunal, je me vois déjà devant le juge: « selon l’e-mail du 12 novembre 2002, vous vouliez empaler votre amie, expliquez-moi cela » et je devrai me justifier. J’aurai beau dire qu’il s’agissait d’humour, ils ne me croiront pas. Et mes pornos SM6sado-maso, comment vais-je les justifier ? Mes livres dans la bibliothèque ? Un syndrome de l’imposteur7Un doute maladif, voir référence m’envahit, un peu comme quand on passe la porte de l’aéroport en se disant que l’on a forcément fait quelque chose de mal. Dire que je ne suis pas un criminel ne servira à rien, personne ne me croira. Il y a trop de preuves accablantes contre moi.

Je ne savais trop où cette histoire allait m’amener, mais ce jour-là, j’ai compris que n’importe quel argument peut être utilisé pour en finir avec la vie de quelqu’un. Il suffit de gratter un peu, de chercher un élément perturbateur dans la vie privée des gens, de le sortir de son contexte et de créer une histoire autour. Voilà comment on crée un coupable !

La société étant ce qu’elle est avec cette pseudo-justice, il va falloir se blinder pour éviter ce genre de désagrément dans le futur. Utopie de sécurité… À la recherche de la société parfaite

Sociopathe, je ne le suis pas né, la société m’a formé8« Je ne suis pas né sociopathe. Je le suis devenu », en référence à Quand j’étais petit….