Il est presque minuit, on marche dans les rues de Lausanne. C’est le bazar dans ma tête après les théories qu’il m’a sorties. « Les gens s’en foutent de ce que tu dis, tu peux raconter n’importe quoi, ça passe, regarde ! »Il se dirige vers la première fille qu’il voit et lui dit: « J’ai envie de te jouir dans la raie ». « QUOI ? » elle s’exclame. Il répète sa phrase. Je vois partir une claque d’une violence extrême. Il revient vers moi. « Putain, avec la bague, ça fait mal ! », il se marre comme un phoque. « Bon, ok… tu ne peux pas TOUT dire, mais presque ! »

Il m’emmène dans cet endroit, proche des anciens abattoirs, au 8ème étage d’un immeuble délabré. Il l’appelle le « Stiffy Loft« . En entrant dans cet appartement, du dubstep. Il y fait très sombre, des lampes de fortune jonchent le sol, donnant un peu de lumière bleu, vert et rouge. « Salut Commandante », crie un trans au look cyber-déglingo.
Dans un coin de la pièce, un gars bave, les yeux retournés. « Ces nouvelles merdes chinoises, ça te bousille le cerveau, tu deviens un légume avec ces trucs. Mais t’inquiète, dans 20 minutes il sera de retour parmi les zombies, j’espère qu’il ne va pas gerber ses entrailles ». Il enchaîne: « De mon temps, on prenait des Bugs Bunny, un mélange de LSD et de coc qui te projetait dans une autre dimension. Ne touche jamais à ces saloperies. Suffit que tu sois un peu dérangé à la base et la folie te prend instantanément. Un gars a fini schizo, tu peux le croiser à la gare; il parle à son croissant. »
« Tu prenais ces trucs, toi ? »
« C’était les Happy Days, ça stimulait notre créativité. Un jour, je me suis retrouvé sur le canapé là-bas, on me tirait une pipe. Quand j’ai descendu la tête, c’était un mec. Je n’ai rien contre les pédés, mais je préfère quand elles ont des nichons ! »

Il me prend dans ses bras en me mettant la main sur l’épaule.

« Ici, tu en as pour tous les goûts. Qui te plaît ? »
« Oh non, je n’ai pas envie… »
« Tu n’as pas envie ? »
Une fille noiraude, un brin gothique passe à côté de nous. « Viens ici, blondinette ! » elle rigole, comme une fillette. Il lui murmure un truc à l’oreille. Ils se regardent intensément, elle sourit et s’approche de moi d’un air coquin. « Alors comme ça, on est timide ? », me demande-t-elle. Elle met son index dans la poche de mon jean, sans décrocher un seul instant mes yeux. Je ne sais pas quoi dire. Je suis tétanisé. « Euh… un peu… », je souris bêtement, j’ose à peine la regarder, il fait chaud. Je suis mou, je suis dur, je ne sais plus !
Il rigole à pleins poumons: « Va falloir te décoincer un peu mon bichon ! »
Elle me fait un bisou sur la joue et part…
« Ne me fait plus jamais ça, je n’étais pas prêt ! »
« Pas prêt  Tu ne seras jamais prêt. Le bon moment n’existe pas. Et c’est tellement plus excitant d’avoir une part d’aléatoire, tu ne trouves pas ? »
« Trop stressant, je n’ai pas su quoi lui dire. »
« Une belle femme, ça tétanise n’importe quel homme. Bordel comme j’aimerais me cacher sous la jupe à maman quand je vais parler à Bamby ! Mais cette adrénaline qui coule dans les veines… »
Il reprend: « Du pur danger. Tu es sur un siège éjectable ! Au moindre faux pas, tu sautes. Tu risques le rejet social à tout instant. Mais si ça te fait vraiment peur, tu peux choisir la solution de facilité: tu prends la pilule bleue et tu retournes sur meetic, où des algorithmes choisiront pour toi la personne qui te convient le mieux. Peut-être que renoncer à cette peur est la meilleure chose à faire, pour un monde meilleur. Peut-être que laisser les machines dicter notre vie est la meilleure solution finalement. La panacée au malheur universel, développée par des ingénieurs humanistes… »

Il regarde dans le vide, ses yeux ne bougent plus. Il bug, comme un philosophe, sur un remix de Billie Jean.

Je lui dis: « Facile pour toi de faire ces théories, t’as une gueule ! »
« Une gueule de toile de Picasso ! Tu crois franchement que le physique compte à ce point  As-tu déjà rencontré une personne ayant un physique quelconque, qui, au moment où elle ouvre la bouche, dégage une aura magnétisant tout une salle ? »

Il continue. « Que signifie « être un homme » pour toi ? »
« Être galant, courtois, courageux, tout ça. Mais si t’es beau, tu réussis mieux dans la vie. Pleins d’études le montrent. »
« T’es bercé à culture Walt Disney ! Le beau prince qui conquiert sa princesse à coups de compliments. Mais mets-toi un instant dans la peau d’une femme. T’as deux-cents coyotes qui flashent sur toi dans la même soirée, ils viennent roucouler, t’offrent des verres pour te sauter et te disent que t’es jolie sans vraiment le penser. Tu ne penses pas que t’en as marre au bout d’un moment ? »
« Euh… je n’en sais rien, je ne pense pas, c’est flatteur. »
« La plupart d’entres elles sont ultra-polies et font preuve de diplomatie. Tu piges pourquoi elles t’envoient chier au bout d’un moment  Regarde les gars dans la ville. C’est la fashion week, ils sont tous beaux. Ils ont une belle barbe, de beaux cheveux, de beaux muscles, de beaux habits… et surtout une bonne gueule bien sérieuse de gangstanours. Est-ce que tu les vois souvent en compagnie de gonzesses ? »
« Je ne sais pas. »
« Tu ne sais pas grand-chose ce soir. Observe le bonhomme là-bas. Il a quitté sa meute de potes et a réussi à isoler la fille. Il monopolise la discussion, elle ne peut pas en placer une. Tu vois comme elle se fait chier  Mais elle est trop gentille pour l’envoyer paître. Il est sur elle, insistant, et ne fait que sourire. Il me fait penser à un caniche qui attend sa friandise. »
« Oui, son pied est tourné vers l’extérieur, elle croise les bras et toutes les dix secondes elle regarde ailleurs, elle cherche désespérément à s’évader. »
« Lui ne voit rien. Il doit certainement conter ses exploits. Il tourne constamment la tête et regarde ailleurs, comme si quelqu’un de plus important allait passer dans la salle. Quand tu parles à une femme, tu la regardes dans les yeux, tu te laisses aller, tu te laisses bercer par son énergie, tu te donnes à elle en quelque sorte… et tu apprécies chaque seconde. Chaque femme possède un truc, la jeune comme la mémé. Même la lesbienne ». Je me demande si les Bugs Bunny ne lui ont pas détruit une partie du cerveau…
« Bon, je ne t’ai pas amené ici pour que l’on fasse un cours de métaphysique des sexes. Viens, on va se prendre un Apfelschorle à la cuisine ».
Au fond de l’appartement, sur la porte, il est noté « servez-vous et mettez une pièce dans le cochonnet sur votre droite ». Quand on ouvre la porte, le frigo est occupé par un homme regardant le plafond, gémissant.
« Je déteste quand ils font ça dans la cuisine, c’est dégueulasse. Du respect pour la bouffe putain ! On ira boire aux chiottes. »
Il referme la porte en râlant. « Va parler à la fille là-bas ! »
« Tu veux que je lui dise quoi ? »
« Essaie un peu « j’ai envie de te jouir dans la raie  » ». Il se bidonne. Quel con.
« Tu vas lui dire le premier truc qui te vient à l’esprit et tu vas te laisser vibrer avec elle. Jette-toi à l’eau mon poussin, je ne vais pas te donner tous mes secrets ! Viens avec moi ! »
Il me passe la main dans les cheveux et m’ouvre un bouton de la chemise. « Laisse sortir ces poils ! Plein le cul des gens parfaits ! Ni ta chemise, ni ta coupe de bobo vont t’aider ce soir ! »
Il me fait un bécot vers l’oreille et me dit: « Si j’étais de la jaquette, tu serais totalement mon style ».

La soirée défile à une vitesse fulgurante. Si la première personne est difficile à aborder, plus les heures avancent, plus les paroles fusent. Il y a tout de même une règle: « Ce soir, on ne touche pas au matos. Dans ce genre d’event, tu as des gens socialement très bien placés: du banquier gérant des millions, au cadre de multinationales. Plus ils ont de responsabilités, plus ils sont puissants et plus ils aiment les pratiques déviantes. Ça va être la fête du carnet d’adresses mon petit chat ! »
Nous connectons les gens entre eux et nous gagnons rapidement en prestige. Présentez trois femmes à un homme puissant et il vous inclut directement à son cercle social.

À six heures, la plupart des gens sont partis. « Viens, on se casse, je connais un endroit pour faire une after ». On repart avec une pile de nouveaux contacts. On chahute un peu fort dans la rue.
Il me demande: « Alors, c’était si terrible que ça  T’as aimé ? »
« Les gens étaient chauds comme la braise ! On m’a proposé de ces trucs ! Y’a cette fille… elle aurait bien voulu… »
« Chut ! Ce qui se passe au Stiffy Loft, reste au Stiffy Loft. Je ne veux pas connaître tes histoires de brioches. »
Il rigole. « Tu sais ce qui m’éclate ces temps  Badiner avec les religieuses ! Y’a ce côté coincé sainte-nitouche qui me donne envie de décapuchonner leur petit Jésus ! »
Des flics passent par là… et je connais le comportement du sociopathe envers l’autorité. Jamais de bon augure.
« Bonjour, vous paraissez bien joyeux. Contrôle d’identité s’il vous plait ! »
« Pour quoi faire  À part l’habit et le flingue, t’as pas l’air d’un flic. Tu cocottes comme mon papi ! »
Le commentaire inutile qui va enflammer le poulet…
Le sbire monte la voix: « Contrôle d’identité s’il vous plaît ! Vos propos, vous pouvez vous les garder ! »
Il répond: « J’ai envie de te jouir dans la raie ». Quel couillon, définitivement incorrigible ! La soirée aura été mouvementée jusqu’au bout; et moi, je suis contraint de rentrer seul.

… To be continued