C’était un après-midi d’hiver, dans un café lausannois. Il neigeait à gros flocons, une première couche blanche recouvrait la route. Je travaillais sur mon ordinateur, une tranche d’american apple pie et un Rhoibos devant moi. Trois mois que j’évite la théine, la caféine et la cocaïne, ça fatigue ma glande adrénale. Seul derrière ma petite table, je contemplais les petits flocons et j’appréciais le silence qui y régnait. En face de moi, deux hommes, un jeune et une personne plus âgée. Ils semblent être de la même famille. Deux « messieurs tout-le-monde » en somme toute. Mais très vite, la conversation semble s’enflammer.

Le plus vieux s’énerve, il se met à gesticuler de toute part. Le volume de sa voix augmente, ainsi que sa colère. Des mots volent: « tu n’as pas honte » ou encore « tu me fais pitié ». Le plus jeune encaisse, sans broncher. Pas un seul signe de mal-être. Paisible. Un vrai monologue de Figaro se déroulait dans ce petit café. Le vieux s’empourpre de colère, devant ce jeune qui ne dit pas un mot. Il se met à toucher avec son index la clavicule du plus jeune en criant « j’ai honte de toi mon fils ». Un froid s’est installé dans la pièce, les quelques clients que nous sommes les regardons. Que va-t-il se passer maintenant ? Je ne vois pas vraiment d’issue, le jeune va certainement fondre en larmes.

C’est à ce moment que l’ingénu, sans réellement broncher, le regarde dans les yeux sans dévier du regard. Une voix grave et imposante sort de son thorax. Il prononce deux mots, d’un ton autoritaire et ferme: « Calme-toi ».  

C’est à ce moment que l’ingénu, sans réellement broncher, le regarde dans les yeux sans dévier du regard. Une voix grave et imposante sort de son thorax. Il prononce deux mots, d’un ton autoritaire et ferme: « Calme-toi ». Il ne dévie pas son regard un seul instant. Il est extrêmement calme, il ne tremble pas, comme si tout ce que son père lui avait dit l’avait à peine effleuré. Il ne révèle aucune émotion, ses traits sont détendus. Le vieil homme se calme. On se croirait dans une scène de manga japonais. Ou dans Star Wars, un Jedi utilisant la Force. Le père se tait, il dévie finalement sa tête. Une vraie scène de prédateur/proie venait de se dérouler devant mes yeux. Je ne sais pas ce qu’il me prend à ce moment là, je me mets à applaudir la performance. « Bravo, incroyable retournement de situation, c’était mieux que Dallas ». Le vieux me fustige du regard, « occupez-vous de vos oignons », me dit-il d’un ton colérique. Le jeune lui dit ensuite « pars maintenant ». Il s’exécute, se levant brusquement et n’oubliant pas de donner un coup de pied dans la porte en sortant. Elle était restée ouverte assez longtemps pour que je puisse sentir l’air froid et humide qui glissait le long du sol.

Le perturbateur éliminé, le climat redevient stable. J’étais stupéfait, admiratif. « Je ne m’attendais pas à un retournement de situation pareil », lui répétais-je, sans trop savoir pourquoi je lui parlais. Il esquisse un petit sourire et me répond « La loi de la jungle… manger ou être mangé. Venez donc finir votre thé à ma table, vous m’avez l’air d’une personne farfelue pour oser intervenir de la sorte. Cela me plait. » Pourquoi était-il si amical avec moi ? Je ne pouvais pas refuser son invitation, après tout, je m’étais moi-même mis dans ce pétrin.

« Comment faites-vous pour rester si placide, devant une personne si colérique ? », lui demandais-je d’un ton admiratif.

« La honte et la culpabilité sont des notions que je n’ai jamais comprises. Je ne comprends pas le sentiment qu’elles peuvent engendrer. »  

« La honte et la culpabilité sont des notions que je n’ai jamais comprises. Je ne comprends pas le sentiment qu’elles peuvent engendrer. J’ai remarqué que les personnes deviennent condescendantes quand elles utilisent ces outils et cela a l’art de me rendre… » il frotte ses doigts et ne finit pas sa phrase. Son visage redevenait détendu et serein quand il m’expliquait son histoire. C’était un visage qui mettait mal à l’aise, car il y avait une dissonance entre les émotions et le langage corporel.

Bien qu’il fût fascinant, il fallait que je sorte de mon statut d’admirateur. Car certaines personnes, quand elles se sentent admirées, prennent très vite du gallon et il devient extrêmement difficile d’avoir une relation d’égal à égal par la suite. C’est ce que j’appelle « l’effet Zlatan ». C’est alors que je lui dis « Je vais te tutoyer, tu as environ le même âge que moi ». Il accepte de lâcher du lest, en souriant. « Ok », me répond-il.

Cette après-midi là, nous refaisions le monde. J’étais parti pour travailler et à la place, j’ai rencontré un drôle de personnage, à la fois anti-social et aimable, déroutant et charismatique. Dans ma tête, je n’avais pas encore de « case sociale » pour caractériser ce type de personne. Je ne savais pas comment l’appréhender, comment le calibrer. C’était d’ailleurs difficile de mettre une étiquette sur sa stratégie sociale, car tout ce que je pouvais lui poser comme questions ne semblait pas l’importuner. Ni même les sujets tabous habituels, comme le racisme, le sexe ou l’argent. Il était à l’aise. Constamment.

Nous nous sommes revus maintes fois après l’événement du café. Il m’a parlé des jeux de pouvoir entre les humains. Pour lui, dans chaque interaction, il y a un gagnant et un perdant. Une vision très concurrentielle du monde. C’est alors que je lui ai expliqué le concept de sociovore et que je voulais son opinion décalée sur la société dans laquelle nous vivons.

Chers lecteurs, voilà comment j’ai connu « sociopathe« . Si normalement les sociopathes ont un trouble de la personnalité antisociale, il n’en est rien pour lui. Il me confessa même un jour, que chacun d’entre nous en est un, dans un domaine ou dans un autre, que c’est un mot « bateau » que l’on pourrait utiliser durant les interviews, au même titre que « perfectionniste ». La prochaine fois que vous serez questionné pour une place de travail, essayez donc de répondre que vous êtes sociopathe à la fameuse question « quel est votre plus grand défaut », et appréciez le résultat…