Chaque science a son côté obscur, son revers de la médaille. Atilio Cocinero est un spécialiste dans son domaine, avec plus de dix ans de pratique et plusieurs « success stories » à son actif. Depuis sa plus tendre enfance, il joue avec les aliments: un client qui perd peu à peu la parole, une jambe qui se paralyse, une mâchoire qui tombe. Voilà l’effet d’un peu trop de noix de muscade.

Il était alerte, toujours plein d’idées plus folles les unes que les autres. Il avait cette habitude de manger une carotte en guise d’en-cas, qu’il tenait à la manière d’un cigare. Parfois pendant plusieurs heures, entre les lèvres. « Ca me coupe l’appétit, c’te merde », répondait-il quand on le questionnait sur son apiacée. Ses samedis après-midi, il les passait à nourrir les animaux. Quand les romantiques envoyaient du pain aux canards, il faisait de même. Cependant, il y ajoutait son ingrédient secret: du bicarbonate de soude.

Quand les romantiques envoyaient du pains aux canards, il faisait de même. Cependant, il y ajoutait son ingrédient secret: du bicarbonate de soude.  

L’animal implosait. « Ce connard fera un pétard volant », bafouillait-il dans sa barbe, après avoir lancé quelques croûtons. Les volatiles l’intéressaient, mais pas autant que les cabots. Il avait toujours du chocolat dans les poches, souvent ramolli, voire complètement fondu. Les chiens lui faisaient la fête, bougeaient la queue et sautaient de toutes parts. Il savait que la friandise allait détraquer l’animal pendant plusieurs heures. « Le meilleur ami d’l’homme, tu parles, il va retapisser leur appart' ».

C’est ainsi que la vie de ce loup solitaire se déroulait. Jour après jour, il expérimentait, avec plus ou moins de succès, sur les animaux et les hommes. Quand quelqu’un se sentait mal après l’ingestion de l’un de ses poisons, il excellait dans le rôle du médecin: « Monsieur, vous êtes sûrement victime d’une insolation, reposez-vous », disait-il d’un ton confiant. Ou encore « Vous souffrez sûrement de stress, lié au jetlag, c’est totalement compréhensible ». Sadisme ? Non, du pur individualisme, il le faisait pour lui. « L’ocytocine, il n’y a que ça de vrai », marmonnait-il.

Un jour, lors d’une conférence, il fit connaissance de monsieur Jangle. Ils étaient tous deux habillés d’une veste en jean et d’un T-shirt blanc. Ils se sont retrouvés côte à côte dans la grande salle obscure. L’habit, voilà le sujet de leur première conversation.

La spécialité de Jangle ? Un professionnel du son. Il se promenait toujours avec des haut-parleurs. Pendant la conférence, il émettait un doux son de fontaine. Les spectateurs filaient à tour de rôle aux toilettes. Ces deux lurons se sont naturellement rapprochés. On dit que les passions rapprochent les gens, c’est ce qui se passa avec Jangle et Cocinero.

Il dévouait aussi une passion toute particulière pour les animaux de compagnie. Un son triangulaire à 3.6KHz rendait les chiens complètement mabouls. Ils se mettaient à sauter, la queue entre les jambes. Ils hurlaient à la mort. « L’adrénaline, il n’y a que ça de vrai », disait-il.

Les deux acolytes se voyaient le mercredi après-midi, quand les enfants jouaient avec leur animal de compagnie. Ils avaient inventé un petit jeu, le « choco-son ». Pour pousser le vice, ils appelaient le chien par son nom, une fois avant de donner le chocolat et une fois avant de mettre le son. Non seulement l’animal vomissait toute sa bille, mais aussi il associait son propre nom à un moment extrêmement désagréable. Ce après quoi Cocinero disait « L’ocytocine, il n’y a que ça de vrai » et Jangle, en le regardant, rigolait et rétorquait « l’adrénaline, il n’y a que ça de vrai ».

Non seulement l’animal vomissait toute sa bille, mais aussi il associait son propre nom à un moment extrêmement désagréable.  

Les deux hommes se ressemblaient, dans leur façon d’agir et de parler. Il m’est arrivé de les confondre. Ils dégageaient cette allure de personne qui n’en a rien à faire du regard d’autrui. Ils ne recherchaient l’approbation de personne, ce qui les rendait charismatiques, magnétiques. On sentait qu’une passion les animait tous deux, aussi obscure fut-elle.

Nous nous sommes rencontrés un jour de printemps, sur un banc. Le courant est très vite passé entre nous. Leur détachement à la société me fascinait. Je ne voulais pas participer à leurs petits jeux, mais je restais avec eux, admiratif. Quelques jours plus tard, alors que nous prenions un café sur une terrasse, Cocinero me parla de son plan machiavélique. Marre d’empoisonner des chiens et la populace. Il fallait faire plus fort cette fois-ci, quelque chose qui soit digne d’un cuistot côté au Michelin.

Il m’a donné rendez-vous le lendemain à 3h du matin aux portes de la meilleure boulangerie de la ville. Monsieur Jangle était déjà sur place. Il tenait un sac sur son épaule, en baluchon, dans lequel il y avait de la poudre blanche. De l’implosion d’oiseaux en perspective ? « Dans une heure, la marchandise arrive » nous a-t-il dit, d’une voix placide et imperturbable. A 4h, le camion déposa des dizaines de paquets de farine dans le hangar de la boulangerie où nous nous cachions. A l’aide d’une seringue, il injecta la poudre dans les paquets. « De l’acétate de plomb, ça donnera un goût aux aliments pratiquement imperceptible », nous dit-il. La mixture allait se retrouver dans les croissants et les pains au chocolat. « Un empoisonnement indolore et incolore, ils ne vont rien voir venir, ces connards de bobos » s’écriait-il, en esquissant un sourire.

« Un empoisonnement indolore et incolore, ils ne vont rien voir venir, ces connards de bobos »  

De son côté, Jangle se trouvait dans la salle principale de la boulangerie. Il passait des sons qui provoquaient chez les clients un effet, que j’avais nommé « l’effet de la tour de Pise ». Ils étaient comme adulés, hypnotisés. Il n’était pas rare de remarquer une bosse sur leur pantalon, voire quelques fois une tache toute fraîche. Jangle avait compris que pour fidéliser la clientèle, il fallait leur donner des émotions très fortes. « L’ocytocine, il n’y a que ça de vrai ». Il savait que la production d’endorphines ferait revenir les clients. J’étais aussi parmi le public. Jangle et sa musique… L’envie m’a pris, je suis allé aux toilettes. En regardant mon visage dans le miroir, mes lèvres étaient orangées. Est-ce que Jangle ou Coniero… de l’acétate de plomb… mon cappuccino… Voulaient-ils se débarrasser de moi ? Je me convainquais du contraire.

Cependant, je me contentais de boire mon simple cappuccino en regardant les gloutons engouffrer leur croissant en trois bouchées. Aucune émotion. Sentent-ils au moins les goûts ? Le beurre ? Mon estomac faisait des bruits. Je sentais que le peu que j’avais mangé appuyait sur le haut de mon estomac, que j’allais bientôt sentir les spasmes. C’était peut-être le cappuccino ou simplement le spectacle qui s’opérait devant moi. Tous ces gens, bien habillés, pleins d’argent, sans âme. A chaque bouchée, je sentais un peu plus l’odeur de la mort dans cette pièce.

C’est ainsi que jour après jour, nous nous levions à 3h. Nous nous placions stratégiquement dans la boulangerie. Au fil du temps, les gens devenaient blancs, cernés, ils maigrissaient. Ils étaient toujours aussi bien habillés et continuaient leur petit rituel quotidien, sans trop se poser de questions. Nous ne cherchions pas à les sortir de leur « transe » quotidienne.

Nous ne cherchions pas à les sortir de leur « transe » quotidienne.  

Une, deux, trois bouchées en lisant les dernières nouvelles économiques. Une, deux, trois bouchées pour se tendre la nouille. Une, deux, trois bouchées plus proches du cimetière.

Il leur a fallu plus de 3 mois pour comprendre l’entourloupette. Quand les journaux se sont emparés de l’affaire, nous pouvions lire sur les manchettes de journaux « Empoisonnement dans la ville », ou encore « Ils tombent malade, cause inconnue ». Cocinero nous disait que « pour briller dans ce métier, il ne faut jamais être sous la lumière des projecteurs ». L’opération, avortée.

Cocinero et Jungle ont disparu de la ville. Vaporisés.

Je crois qu’ils continuent leurs activités à but non lucratif, ailleurs.. La prochaine fois que vous promènerez votre chien et que vous verrez un joyeux luron, proposant du chocolat à votre animal, vous repenserez à cette histoire. Ne pensez pas que ça n’arrive qu’aux autres. Soyez sur vos gardes, ils ne devraient pas être bien loin…

Maintenant j’ai faim. Je vais manger ma carotte dans un parc. Car je vous le dis, « L’ocytocine, il n’y a que ça de vrai ».

– Un amateur culinaire

http://emj.bmj.com/content/22/3/223.full
http://science.howstuffworks.com/can-sound-wave-kill.htm
http://science.howstuffworks.com/can-sound-wave-kill1.htm
http://www.webmd.com/brain/news/20121012/10-most-annoying-sounds
http://www.agrobiosciences.org/article.php3?id_article=2675