J’ai vraiment de la peine avec l’autorité et le pouvoir. Ce petit jeu que les personnes jouent me donne la nausée et j’éprouve un malin plaisir à casser leur stratégie d’influence.

J’ai longtemps été une victime du système. Elevé dans une très forte culture catholique, la position du martyre m’a été fortement inculquée au travers de mon éducation. Je me plaignais, sans vraiment comprendre pourquoi, certainement par imitation de mon entourage. Je ne ressentais ni émotion, ni sentiment, cela représentait un jeu d’acteur à mes yeux. Jouer la victime avait ses avantages: les gens étaient gentils avec moi, ils me comprenaient, ils avaient pitié de moi et ils m’écoutaient me plaindre avec des yeux de merlan frit. Cette position égocentrique de la victime était assez agréable: le monde gravitait autour de moi.

Longtemps, j’étais doté d’un fort syndrome de l’imposteur, déguisé en une sorte de fausse humilité. Pendant mes études, l’enseignant représentait l’ordre suprême. Quand je le regardais, je baissais les yeux, tel un chien après une bêtise. Quand il me posait une question, j’étais hésitant, ne sachant pas si ce que j’allais dire était juste ou faux. Il me mettait encore plus sous pression en me regardant profondément dans les yeux.

Arrivant dans un milieu compétitif, on comprend vite que cette stratégie n’est plus la meilleure à adopter. Une fois les études terminées et arrivé dans le milieu du travail, si je continuais à me comporter comme ce petit agneau docile, j’allais me faire dévorer par ces loups, formés à coups de MBA et aux théories du rendement. Comme j’avais appris à être une victime, il fallait que j’apprenne à déjouer ces petits jeux de pouvoir. J’ai commencé par fréquenter les milieux sociaux différents, demandant systématiquement à chaque personne sa profession.

Comme j’avais appris à être une victime, il fallait que j’apprenne à déjouer ces petits jeux de pouvoir.  

Je remarquais un changement de comportement et de tenue entre celles d’un haut milieu social – comme les avocats – et celles d’un milieu social plus aisé. Cela allait du vocabulaire, de l’habit, mais aussi du langage corporel qu’ils utilisaient. Il fallait donc que j’étudie l’un après l’autre tous ces domaines qui m’étaient jusqu’à présent bien inconnus. Mon but était de devenir un caméléon social, de m’adapter de mieux en mieux à chaque milieu afin de tirer un maximum de profit en y laissant un minimum de plumes.

Plus les personnes ont un statut élevé, moins mon cerveau ne prend cette information en compte, pour éviter d’être sous influence ou de devenir un « YES MAN ». Quand les autres cherchent à lui plaire absolument, je m’en contrefiche. La dernière fois qu’un VIP est venu me visiter pour que je lui présente mon projet, je ne pouvais simplement pas le respecter. Il se donnait un genre « col blanc ». Malheureusement, l’effet n’était pas celui escompté: le costard était trop grand, le tissu sentait le polystyrène bon marché à plein nez, ses chaussures noires -faites dans un cuir de cochon de mauvaise qualité – servaient « d’écrase-caca ». A son poignet droit, une Rolex Submariner, qu’il semblait porter tous les jours de par l’état du bracelet. Il avait de l’embonpoint, une haleine d’hyène et ne semblait pas

La dernière fois qu’un VIP est venu me visiter pour que je lui présente mon projet, je ne pouvais simplement pas le respecter. Il se donnait un genre « col blanc ».  

faire attention à sa personne. Il commence par me dire qu’il n’a pas beaucoup de temps à m’accorder et que je suis prié de faire vite, chose à quoi je lui réponds que s’il voulait venir me voir, qu’il prenne son temps. Je le méprise encore plus qu’auparavant; il faut qu’il comprenne que l’honneur de ma présentation est sienne et non pas le contraire. Avant de commencer, je fais une remarque sur sa Submariner, qui finalement était la seule pièce « noble » de sa tenue dépravée. Je veux le sonder, je veux savoir s’il a pris sa Rolex par passion ou par dépit. Quelques questions simples, d’abord sur la réserve de marche, ensuite je lui demande s’il fait de la plongée, la Submariner étant, je le crois, inventée pour ce sport initialement. Il semble ne pas connaître la légende disant que Cousteau en portait une. Bref, je contrôle maintenant la conversation, je peux finalement commencer ma présentation et le mener oû je veux.

Les personnes ayant un statut très élevé sont celles qui prennent le temps d’écouter et qui n’abusent pas de leur pouvoir. « Un lion n’a pas besoin de rugir pour être un lion », ce dicton résume bien la mentalité qu’adopte un vrai leader. Je cherche très vite à déstabiliser mes opposants, par exemple, en les faisant partir dans des excès de colère. Rien de mieux que quelqu’un pétant les plombs pour retourner toute une équipe contre l’enragé.

J’aime jouer avec les codes sociaux. Je vais à la pharmacie avec une blouse blanche, les gens me posent des questions et me racontent leurs problèmes. Je les laisse déballer leur vie avant de leur avouer l’imposture. Dans les soirées que je nomme « pingouins », où il faut être sapé sur son 31, j’aime avoir un détail qui montre que je n’en ai rien à

La sprezzatura d'Agnelli
La sprezzatura d’Agnelli

faire du code vestimentaire. C’est peut-être la sprezzatura qui m’a appris cela. Toutes ces personnes jouant aux nouveaux riches, sirotant le dernier cocktail trendy « Black lemon dick on the beach », arborant leur dernier smoking et me regardant d’un ton hautain me font sourire… surtout quand je vois que leur garde-temps est une Casio. Les gens en costard, je ne les respecte pas, d’emblée, car je sais qu’ils abusent de leur habit [1]. Et comme pour le lion, le vrai riche n’a – en théorie – pas besoin de s’afficher, sauf peut-être Donald Trump

Tous ces petits rituels de pouvoir me plaisent. Quand on arrive dans une salle d’attente, chez le médecin par exemple, on se met en condition à l’accueil de la bonne parole, venant de la ô toute puissante et incontestable voix médicale. Pas d’autre choix que de jouer le rôle du suiveur, mais je ne vais pas hésiter à challenger le médecin sur son diagnostic. Ces pratiquants ayant souvent un ego démesuré, je me fais souvent renvoyé illico presto du cabinet, contraint à changer de généraliste.

Je ne respecte pas non plus la hiérarchie. C’est un concept qui me dépasse, surtout quand il est mêlé de condescendance. Peut-être que cela vient de mon passé de Calimero. Le grade social ne m’intéresse pas, il est juste un prétexte pour tenir la foule tranquille, l’empêcher d’agir et de prendre des initiatives. A mes yeux, un général vaut tout autant que la caissière du magasin de rue. Je passerai même un meilleur moment avec la caissière qu’avec le gradé. J’en conviens de ne pas respecter les coutumes de « léchage de couilles » habituel, composé d’une petite révérence en guise de bonjour, de s’assurer que l’invité de prestige se sente bien parmi nous et essayer de l’impressionner pour qu’après, il puisse nous faire avancer. Je n’aime pas impressionner, je suis assez imbu et sûr de moi-même que ce que pensent les autres ne me touche même pas. Le gradé, je le considère comme mon équivalent, pas plus, ni moins.

J’en conviens de ne pas respecter les coutumes de « léchage de couilles » habituel  

Le temps d’un instant il sera comme mon collègue, s’il aime, tant mieux, s’il n’aime pas, ça ne me changera pas ma journée.

L’argent n’a d’ailleurs jamais été une motivation pour moi. Aussi, me donner ma petite carotte à la fin de l’année dans le but de me faire avancer ne me motive pas plus que de me donner une boîte de chocolats. C’est tellement impersonnel l’argent, que ça me fait toujours rire de voir comme les gens lui courent après et comme ils en sont devenus dépendants. C’est peut-être aussi ce qui agace mes collègues, le détachement que je peux avoir parfois, notamment dans des situations de crise, car finalement, les moyens de pression habituels sont désués.

Ah le pouvoir, je pense que tout homme en rêve au fond de lui. Il est connu pour être le plus puissant des aphrodisiaques, il permet de faire la pluie et le beau temps dans son cercle social, mais il est délicieusement fragile. Le pouvoir se crée grâce aux autres: il faut accepter de « donner » du pouvoir pour qu’une personne devienne influente. Refuser d’obtempérer, c’est se révolter contre un pouvoir établi, mais c’est aussi très dangereux, il peut amener à l’exclusion sociale. Toute la perversion consiste à donner du pouvoir, tout en gardant les reines…

[1] L'habit fait le moine