Sur une échelle de un à dix, combien aimez-vous les histoires de famille ?

Bonjour, je m’appelle Nina.
L’une des choses que je sais le mieux faire, c’est raconter des histoires.

Les gens me trouvent bizarre. Les hommes ont peur de moi. Remplis d’interrogations, ils me demandent constamment « mais qui es-tu vraiment ?????? »
Je suis Nina.
La vraie question serait plutôt : comment suis-je devenue Nina. Rencontres et expériences forgent un caractère. Moi, c’est ma grand-mère qui m’a tout appris. Je vous vois arriver, « encore une fille qui va nous parler de sa grand-mère, quelle barbe ». Si vous pensez déjà ça d’elle, alors partez. Je n’aime pas les gens qui n’aiment pas ma grand-mère. Surtout sans la connaitre.

J’ai l’air autoritaire et irascible au premier abord, mais j’ai un bon fond. Je crois.
Quand je montais ma voix, ma grand-mère me disait « exprime-toi sans majuscule » et je l’écoutais.
Parce que tout le monde écoute sa grand-mère.
Et je descendais ma voix. Car sinon, elle m’ignorait. Je disparaissais de sa vie. Le temps d’un chouinement. Un peu plus même. Et comme chaque être humain à une peur innée de l’abandon, ça me donnait assez d’arguments pour perdre mes majuscules.

attribuons un nom à ma grand-mère, parce que je le sais, coller des étiquettes est la passion de l’homo sapiens sapiens. on va l’appeler yolande, ou mémé. ça n’a pas d’importance un nom. un nom, ça se change. un nom, ça s’invente. un nom, ça s’oublie. un nom, ça ne fait en aucun cas l’identité d’une personne.

ça n’a pas d’importance un nom. un nom, ça se change. un nom, ça s’invente. un nom, ça s’oublie.

elle m’a récupérée à l’âge de dix ans, après que ma mère eut un souci avec la vie. elle n’en pouvait plus, a pris la corde à son cou. un bon choix étant donné le taux de réussite s’élevant à plus de 70%. compression de l’artère carotide. écrasement de la veine jugulaire. il paraîtrait même que la corde fait jouir. cultivée ma mère. et mon père ? haha. je ne connais pas mon père. mais je connais la table sur laquelle j’ai été conçue. maman avait bu et « papa » en a profité. profiter, les hommes excellent dans ce domaine. un petit coup de bite et on ne les revoit plus jamais.

revenons-en à ma grand-maman yoyo. c’était la grand-mère la plus cool du monde. et quand je dis cool, vous n’avez pas idée du niveau de coolness. elle vivait dans cette villa en campagne et dans son jardin, à côté des salades, des plantations de chanvre. ganja. weed. lorsqu’on lui demandait pourquoi elle en avait semé dans la salade, elle répondait que c’était pour repousser les limaces et les moustiques.
et tout le monde la croyait.
parce que tout le monde croit une grand-mère.

à chaque fois qu’une copine passait à la maison, explosion de rire générale. et hop, elle se loupait la bouche avec sa mousse au chocolat, si bien qu’elle en avait une trainée sur la joue. elle se renversait constamment de l’eau sur son pull. parfois du vin. parfois du caca-cola. elle adorait déformer les mots. avec mes copines, nous rigolions, c’était mieux que d’aller au cinéma. elle nous préparait du sirop grenadine, qu’elle mettait dans une bouteille d’adoucissant, car la douceur, c’est ce qui allait sauver l’humanité, disait-elle. les petits gâteaux aussi. cependant, quand vous entrez dans l’adolescence, les gâteaux vous les évitez comme les hommes de plus de quarante ans. une fois, je lui ai dit que je ne voulais plus de pâtisserie. je crois qu’elle l’a mal pris : la fois suivante, elle avait glissé un biscuit en savon dans le plat et… et c’était vraiment dégueulasse, « je croyais que tu ne voulais plus de gâteau », me dit-elle ce jour-là.

quand vous entrez dans l’adolescence, les gâteaux vous les évitez comme les hommes de plus de quarante ans

la vie n’a jamais été difficile avec yoyo, tout coulait. peut-être un peu trop. le matin elle faisait quelque chose dont j’avais horreur. quand je me maquillais, elle frappait à la porte, « nina, j’ai besoin de faire pipi », elle rentrait avec ses pantoufles en forme de souris et son pyjama betty boop. je me collais au miroir pour éviter de la voir. et elle me parlait, en lâchant son fil, « tu as bien dormi ? » rien qu’à l’odeur, on devinait si elle avait déjà pris son café du matin. mais pour yoyo, ces choses-là étaient naturelles et elle ne comprenait pas pourquoi il fallait en faire tout un foin à chaque fois qu’on avait un petit besoin.

une grand-mère, c’est un peu comme une amie, vous pouvez lui dire n’importe quoi, parce qu’elle a tout vu dans sa vie et plus rien n’est susceptible de la choquer. tout, je lui parlais de tout à yoyo. j’avais un béguin pour toni à l’époque, le bad boy de ma classe. « nina, qu’est-ce qu’il ne va pas ? », quand je venais la trouver dans le garage, c’était que j’avais un souci de cœur. elle le savait. ce jour-là, elle tenait rosalie entre les mains. je lui explique que j’aime bien ce garçon, mais je ne sais pas comment attirer son attention. pendant ce temps, elle mit rosalie dans une sorte d’entonnoir. on aurait dit une armure, la tête en bas. rosalie, on la reconnaissait à sa crête en triangle. je ne l’aimais pas. yoyo non plus. personne ne pouvait l’aimer. non, rosalie ne piquait pas les doigts ou les pieds avec son bec, comme l’aurait fait l’une de ses consœurs. ce qu’elle cherchait, c’était de percer les yeux. alors un jour d’insurrection gallinacée, je l’empoignai par le cou, saisis le sécateur et fis de sa crête un triangle.
« les messieurs, il faut leur faire comprendre qu’on est pas là pour eux », elle trancha la gorge de la volaille. coup chirurgical. le sang coulait en un flux uniforme. si le bruit de l’eau calme, le bruit du sang aussi. « tourne autour de ses copains et une fois qu’il t’a remarquée, rends-toi inaccessible », lorsque la galinette livra ses dernières gouttes, elle la sortit de sa cuirasse et lui retira les plumes. à la main. ensuite elle enfonça ses doigts dans l’arrière de la volaille, « les hommes, ils vouent une fascination pour les femmes sures d’elles et inatteignables. montre-leur de l’intérêt, et en même temps, joue la distante ». elle éviscéra l’animal, le déposa dans un bac, « voilà ». un coup de chalumeau sur la peau pour griller les deniers bouts de plume qui auraient pu s’y coller, avant de le passer sous l’eau pour finaliser le nettoyage. « viens on monte ».
en cuisine elle posa la décapitée dans un plat à gratin, se lava les mains et mit de la musique moyen-orientale. parfois proche-orientale. vous n’avez pas idée de l’effet qu’avait la musique sur yoyo. son ventre bougeait de gauche à droite, la main glissant sur sa nuque, puis dans les cheveux. elle disait qu’une vie sans musique, c’est comme un bisou sans câlin : c’est triste et il n’y a rien d’excitant. quand elle eu fini de décorer la poulette avec un oignon du jardin, des herbes du jardin, et des tomates du matin, elle s’alluma une salade. celle qui repousse les limaces et les moustiques. toute la cuisine, enfumée. « de toute façon tu vas y goûter un jour, je préfère que ça soit avec moi », me dit-elle, avant de poser les patates autour du poulet. ce soir-là, je goûtai la salade. une seule fois. « les bonnes choses, toujours avec modération », disait-elle.
ce sentiment de calme…

vous n’avez pas idée de l’effet qu’avait la musique sur yoyo.

« nina, tu es belle, tu es jeune, il faut que je t’apprenne la séduction du crapaud », elle sortit de la cuisine. depuis la cage d’escalier, « contrôle que personne ne mange le poulet ». elle parlait de ses chats comme d’êtres humains. peut-être parce que les animaux méritaient le même traitement que les hommes. décapités pour être mangés.
elle revint avec un crapaud, dans son poing fermé, qu’elle posa sur la table en formica. titi roucoulait pour faire copain-copain avec le bonhomme vert et y planter un petit coup de griffe. ou de canine. « un homme, c’est comme un crapaud, il fout le camp s’il n’est pas manipulé correctement », me disait-elle. « regarde-le profondément dans les yeux. pas trop non plus. renvoie de la vulnérabilité certaines fois, tourne la tête, fuis du regard, sinon il prend peur ». l’animal, totalement hypnotisé par mes yeux. « approche-toi de lui et essaie de l’embrasser. si tu l’as dompté, il se laissera faire ». ces idées tordues venaient de walt disney, j’en suis certaine, elle adorait ces films. je tendis les lèvres. au moment de l’embrasser, il fit un bond sur le côté, tomba au sol. tout ce dont je me rappelle, c’est de yoyo, « titi, tu arrêtes, il-ne-t’a-rien-fait ». elle avait une façon théâtrale de s’exprimer quand elle était énervée. ou amoureuse. elle prononçait toutes les lettres, voix et gestes sac-ca-dés. titi empoigné, elle appuya sur son muscle maxillaire pour qu’il relâche l’amphibien, ouvrit la fenêtre et jeta le gluant dans l’herbe avant de se laver les mains.
titi miaula étrange toute la soirée.

je ne sais pas si vous avez déjà gouté un poulet fermier fraîchement abattu, les fibres sont encore tendres, le goût est incroyable. de toute manière, n’importe quel plat que fait une grand-mère est incroyable. ce soir-là, alors qu’on avait chacune une cuisse de poulet entre les lèvres, me dit, « encore une chose qui rend les hommes mabouls », continua, « il faut que tu deviennes le trophée ». le trophée, c’est amener les hommes à croire que l’on est une denrée rare, que plein de monde s’arrache. mais je ne vais pas vous dévoiler tous les secrets de ma grand-mère non plus. « tes histoires de copains m’ont donné envie de sortir ». Et hop, elle se loupe la bouche en trinquant et se plante un os de poulet dans le nez. quand elle décidait de sortir, elle se faisait toute belle, parce que les hommes aiment les belles femmes disait-elle. robe mettant en valeur sa silhouette, chevelure volumineuse, fard à joue de cochinchine, et parfum fleuri. « voilà, tu en penses quoi ? », elle était magnifique. et radieuse. et rayonnante. « tu fais tes devoirs et on se revoit demain. et pour toni, pense à la séduction du crapaud ». elle m’embrassa sur le front, là où la ligne des cheveux commence. en partant, elle leva le bras et renifla, avant de descendre les escaliers, en talon. la maison vibrait.
au lit, tout ce qu’elle m’avait raconté me taraudait à l’esprit. paraître inatteignable mais pas trop, être le trophée, tout ça.

le trophée, c’est amener les hommes à croire que l’on est une denrée rare, que plein de monde s’arrache

quelques milliards de retournements plus tard, yoyo rentra en faisant vibrer toute la maison. plus que d’ordinaire. dans la cuisine, « chut », dit-elle, « ma petite-fille dort ». elle riait comme une petite fille. tic, tac, tac, j’entendis marcher dans le couloir. arrivée dans la chambre, un inconnu dit « déshabille-toi ». yoyo répondit, « déshabille-moi », de sa voix saccadée et chatoyante. yoyo dormait dans la chambre derrière mon mur. le bruit d’un zip, « oh pas mal », murmura-t-elle. je n’ai pas retenu tous les détails de ce passage bigarré. mais ce qui m’interpella, ce fut quand yoyo dit, « je veux voir la sienne aussi ». après cela, tout ce dont je me rappelle sont des « chut, chahutez moins mes étalons imberbes ». le chapelet en argent ricochait contre le montant de lit. adagio en raie majeure. il n’y a pas d’âge pour se faire plaisir, mais moi, cette nuit-là, j’ai mal dormi.

sexe, drogue, mec(s). yoyo c’était ça, « les trois meilleurs médicaments-pour-mémés créés par dieu ». toujours avec modération, parce que je connaissais son dicton. parfois un peu plus de modération, parfois un peu moins de modération.

et c’est comme ça qu’elle m’apprit la vie. ne pas se laisser rabaisser. ne pas se laisser maltraiter. ne pas se rendre malheureuse pour un homme. et lire. beaucoup lire. tout le temps lire. de tout, car « tout comprendre rend très indulgent », reprenait-elle de madame de staël. je sais que vous pensez que yoyo était bizarre elle aussi, mais des femmes libres comme elle, vous ne pouvez que les aimer. quelqu’un qui ne juge pas et qui partage ses innombrables expériences de vie sans compter, ça n’a pas de prix.

un soir, elle avait préparé une stracciatellina (la soupe, pas la glace. la meilleure du monde), réunissant enfin la poule et l’œuf dans un même plat. on parlait de mes cours. et hop, elle se loupe la bouche avec la cuillère de soupe, se brule. « quelle conne », dit-elle, « c’est mon mal de tête ». le lendemain, en se levant, elle vint dans ma chambre me dire que sa migraine l’empêchait de préparer mon cappuccino. je vais certainement passer pour une fille pourrie gâtée, mais oui, le plaisir de yoyo était de me préparer le petit-déjeuner. elle me disait, « je n’ai qu’une seule petite fille, alors repose-toi un peu plus, les vieilles comme moi avons moins besoin de dormir ». une diminution du taux de métalonine, comme elle l’appelait. lorsqu’elle était mal, je lui préparais moi le petit-déjeuner. brioche, café, œufs fraîchement pondus, mi-mollets. ses préférés. et je me maquillais pendant le trajet. un trait sommaire, mais suffisant. le soir, quand je rentrai, elle n’arrivait plus à bouger son bras. « c’est bizarre, j’ai des problèmes de coordination, demain je vais chez le toubib ». le jour suivant, on appela germain, son cousin cadet, pour qu’elle consulte un toubib. elle préférait le mot toubib au mot médecin, ça rendait les petits bobos bénins. car toubib est un mot rigolo, il ricoche dans l’oreille et aucune maladie n’a envie de s’accrocher sur un mot qui ricoche, disait-elle.
premier diagnostic : surmenage. elle devait se reposer. l’enclos des poules fermé alors qu’on mangeait une polenta, sauce tomate et chaire à saucisse, elle me dit « je n’ouif pas », pardon je lui dis, elle me répéta « je n’ouif pas », avant de se mettre la fourchette dans le nez. même migraineuse, elle gardait son sens de l’humour.

jusqu’à ce que le diagnostic tombe.

aucune maladie n’a envie de s’accrocher sur un mot qui ricoche

à partir de ce moment, tout s’est accéléré. les phrases devinrent des mots décousus. les nombres devinrent des chiffres aléatoires. les escaliers devinrent impossibles à faire vibrer. les toubibs donnèrent un adjectif : fulgurant. ou fulminant. un mot fuligineux pour désigner ce dont elle souffrait. elle ne voulait pas opérer. « j’ai eu une vie incroyable nina », me dit-elle un jour de lucidité, « j’ai eu la plus belle des petites-filles du monde, une vie déjantée, des gens que j’ai aimés. tellement de gens ». elle était malade, mais malade de joie, malade d’amour quand elle prononçait ces mots. ça se voyait dans ses yeux brillants, dans ses cheveux foufous. lorsque le soleil se leva, sa tête se mit à pencher. quelques chants de coq plus tard, un fauteuil roulant l’aidait à se déplacer. elle ne voulait pas aller à l’hôpital, car il y avait ses émotions, ses sentiments dans cette maison, ses bons moments et ses pleurs. un jour, sur sa chaise, tête sur le côté, lèvres et mâchoire paralysées, elle me regarda et dit « alade ». je lui ai dit que ce n’était pas une bonne idée. elle sera les poings, « alaaaaade ». ces yeux ne bougeaient plus, mais une ride sur son front oscillait, comme pour me donner un ordre. alors j’allai cueillir une tête de salade. effritée, roulée, allumée et mise en bouche. quand elle tira, ses zygomatiques s’activèrent. sourire discret. sa façon de faire un doigt d’honneur à ce qui se passait. et c’est comme ça que son regard devint vitreux, que tous ses membres ont décidé de ne plus suivre sa volonté.
yoyo, j’ai toujours cru qu’elle allait vivre éternellement. jusqu’à ce qu’elle ne soit plus là.
yoyo, je t’aime à mourir.

Voilà, vous savez comment Nina est devenue Nina. Pour écrire ce texte, je suis dans le sofa de Yoyo. Il porte encore son odeur, je m’en impreigne. Titi me colle des poils sur le pantalon parce qu’il veut un câlin et toni le crapaud, d’une banalité telle que j’ai fini par m’ennuyer avec lui.

Sur une échelle de un à dix, combien aimez-vous les femmes portant un chapelet en argent autour du cou ? le mien, c’est celui de Yoyo. En fait, je m’en fous de votre avis.

Salut,

Nina