À nouveau l’automne. Ses feuilles jaunes, son humidité morbide et ses oiseaux forniquant sans gêne. Pas vraiment de leur faute : plus de feuille, plus d’intimité. Il ne faut pas les regarder se câliner, on pourrait être accusé de zoovoyeurisme. Il n’y a que dans les documentaires animaliers que cette déviance est autorisée.

J’ai le cafard.

Les journées raccourcissent.
Moins de sérotonine. Moins de vitamine D. Moins d’envie de vivre.
J’ai le cafard, la blatte, le cancrelat.
Certains diront que c’est la plus belle saison de l’année, avec ses couleurs dégradées, sa nature qui sent la châtaigne et le musc de chevreuil. Tout ce que je vois, ce sont ces feuilles putréfiées sur lesquelles je glisse, recouvrant parfois des merdes de chien galeux.
J’ai le cafard. On dit que cette bestiole peut survivre à une apocalypse nucléaire. Véridique. Avec toute la gnôle que je m’envoie, c’est le mayhem dans mon corps, mais lui, il est toujours là.

Je bois, j’écris, j’y mets mes joies, j’y mets mes cris, pendant que mes voisins de table trempent leur croissant dans leur cappuccino. Et quand je bois, je jure plus que d’ordinaire. Saloperie d’alcool, il fait ressortir la personnalité que j’essaie de cacher, mais au moins le temps passe plus vite.

Alors que je fais tournoyer le glaçon au fond de mon verre de Scotch, j’aperçois une nana qui s’approche. Veste en cuir. Bottes en cuir. Elle me fixe, me met mal à l’aise, ses yeux ne clignent pas.

« C’est toi Sociovore ? », dans sa main une laisse, et au bout de cette laisse, un chihuahua. Ou un jack russel, j’en sais foutre rien.
« Peut-être. C’est toi Nina ? »
« Je ne t’imaginais pas comme ça. Je te présente Arthur, un doberman pinscher », le cabot a encore des feuilles collées à l’anus. Hémorroïdes. Cet animal a une tête à hémorroïdes.
Elle s’assied, « Tu bois toujours de la sorte à cette heure-ci ? »
« Tu poses toujours des questions emmerdantes ? », les trois hommes de la table voisine ont arrêté de parler, il la regarde. Il faut l’avouer, elle est bien roulée.
« Un bébé grognon. J’étais certaine que tu étais un grognon. J’adore les grognons, ils sont tellement attendrissants  », elle m’arrache le verre de la main pour y planter son nez, « Dix ans de fût… un Aberlour1Un whiskey single malt ? »
« Non », la vérité, c’est que je ne sais même pas ce que je m’ingurgite. Les Écossais ont inventé le Scotch pour supporter leur temps, non pas pour émoustiller leurs papilles gustatives.
Elle appelle la serveuse, « Je prendrai un double expresso et un verre d’eau pour le monsieur, ça lui fera du bien. »
« Tu te prends déjà pour ma maman ? Ou s’agit-il de daddy issues2On parle de daddy issues quand une femme a subi un schéma paternel affectif tumultueux et qu’elle recherche l’affection auprès des hommes pour compenser ce manque d’affection paternelle (selon les théories Freudiennes). Pour les hommes, les daddy issues se manifestent notamment à travers de rages cachées. ? »
« Je prends sur moi cette remarque », en soupirant, « Si je t’ai écrit un e-mail, c’est qu’il y a une raison. »
« Une raison… Tu es toujours aussi perspicace ? »
« Et toi, toujours aussi bourru ? » ses yeux ne clignent vraiment pas. « Tes histoires… tiens, jette un œil à ce que j’ai écrit », elle sort un cartable de sa sacoche, duquel elle retire trois feuilles manuscrites. Dans manuscrite, il y a le mot anus. Ce chien a des hémorroïdes, je suis certain, il a une drôle d’odeur.
Je demande à la figée de l’œil, « Que veux-tu que je foute avec ça ? »
« Publie-moi. »
« Ouvre-toi un blog, je ne suis pas ton webmaster. »
« Mais les gars comme toi, ils sont chiants mon Dieu », elle croise les bras, ce qui a pour effet de tirer vers le bas son pull à col en V, laissant apparaître ses deux trucs ronds. Mes yeux regardent.
« Ah », elle sourit, « Tu n’as pas encore le cerveau complètement grillé par l’alcool. »
« Remonte-ça. J’ai le cafard », c’est vrai, j’ai le cafard.
« Comme ça, c’est mieux ? », elle descend davantage son pull, on y aperçoit son soutien-gorge aux mille et une fleurs brodées. Les trois voisins… il faut voir leurs tronches. J’ai de la chance.
Je lui demande, « Pourquoi voulais-tu me voir ? »
« T’es-tu déjà demandé ce qui se passe dans la tête d’une femme ? »
« Pas grand-chose. Vous êtes insensées. Le chaos est plus ordonné que l’intérieur de la tête d’une femme », mes yeux n’arrivent pas à décrocher de ce balcon fleuri. On dirait des edelweiss.
« Venant de quelqu’un comme toi, s’agit-il d’un compliment ? » elle enchaîne, « Tu n’as jamais voulu être une femme ? »
« Non, je suis heureux avec ma tige. »
« Tu parles. Observe autour de nous, les hommes jettent des regards à tout-va… être le centre d’attention… je sais que les gars comme toi aiment ça, être le centre d’attention. On le ressent dans tes écritures. »
« Tu sembles remplie de convictions. »
« Imagine… les dynamiques sociales, vues à travers les lentilles d’une lady », elle finit son café, « Vous êtes tellement drôles les hommes, avec votre charabia pour nous séduire. C’est incroyable tout ce que vous êtes prêts à faire pour rentrer dans notre abricot. Il y a de la matière à écriture, n’est-ce pas ? »
« Ouais. On baise ? »
Elle me touche le nez avec son index, « C’est moi qui décide de cela Monsieur », puis continue, « Les hommes comme toi croient qu’ils ont le pouvoir, mais il faut savoir les prendre. Paraître vulnérable, mais pas trop. Être soumise, mais pas trop. Brosser votre ego… sur ce point, vous êtes insatiables. »
« Arrête de dire les hommes comme toi, tu t’es fait sauter par toute la ville ? »
« Tu as été une véritable ordure avec moi depuis que je suis arrivée », elle agite sa main, « J’essaie de faire des efforts pour t’encaisser avec tes remarques incisives et tes relents d’alcool, mais là, tu es vraiment méchant. »
« Méchant, méchant… je ne suis pas en train de te traiter de pute non plus. »
« Je ne te pensais pas comme ça », elle se lève, reprend ses papiers, « Tu sais quoi ? va te faire foutre toi et ton blog de merde. »
« Bon débarras. Salue les gars comme moi de ma part. »
« PAUVRE CON », elle prend le verre d’eau, « je comprends pourquoi tu te saoules, c’est pour te supporter toi-même. CIAO », et me l’envoie en pleine gueule.
Elle part. Son cul danse la samba. Son pas est menaçant, mais tellement sexy.
« Tu oublies Arthur », lui dis-je en pointant le clébard désanussé.
« Débrouille-toi avec lui, ce n’est pas le mien, je l’ai trouvé dans la rue. »

Si la religion est l’opium du peuple, les femmes déglinguées sont l’héroïne des hommes.

Et merde.
Encore une cinglée. Je les attire. Mais ce sont celles qui me rentrent dans la peau.
À chaque fois qu’une nana me fait une scène de ménage, je n’arrive plus à me la sortir de la tête. C’est peut-être parce qu’elles me montrent leur vrai visage, qu’elles n’essayent pas de jouer à un jeu et qu’elles sont simplement elles-mêmes que je les aime déglinguées. Tout est plus fort avec elles : les émotions, les baffes, le sexe. Oh oui, le sexe est fort avec des dérangées, parce qu’elles sont assez folles pour faire une confiance aveugle à l’homme.
Si la religion est l’opium du peuple3Phrase que l’on doit à Marx, utilisée aujourd’hui comme argument anti-religieux., les femmes déglinguées sont l’héroïne des hommes.
Merde, chier, putain.

Les voisins de table ricanent, mon t-shirt est trempé. La serveuse apporte l’addition, elle sait que les clients ne font pas long feu après un verre d’eau en pleine figure. Devant moi, il y a encore cette tasse à espresso, embellie par le rouge à lèvres violet de Nina. Et Arthur qui me renifle les pieds à pleine truffe.

Ai-je poussé le bouchon un peu trop loin ? Je peux comprendre son aversion. Je ne suis pas gentil, je ne mange pas bio-équitable, je ne vote pas, je ne recherche pas nécessairement le bonheur. Un sale type. Et je ne pense qu’à baiser.

Peut-être devrais-je lui écrire.
Peut-être devrais-je m’excuser.
Peut-être devrais-je simplement ne rien faire.

Viens Arthur. Toi t’as mal au cul et moi, j’ai envie de vomir.

To be continued…