« D’habitude, je vois ce taux de globules blancs chez les gens qui ont le SIDA. Avez-vous déjà pensé à faire un dépistage ? »

« Avez-vous déjà pensé à simplement aller vous faire foutre ? »

C’est ce que j’aurais voulu lui répondre, mais j’ai simplement dit « non » en le regardant avec des yeux de moribond. Comment en étais-je arrivé là  Ma manucure. Ayant vu une tâche sur mes ongles, « Tu manques peut-être de sodium ». Ou de calcium, je ne l’écoutais pas vraiment, mon attention était dissipée, il faisait moite et il y avait du monde au balcon. Ceci dit, pour une fois dans ma vie un bilan sanguin ne me ferait pas de mal.

Voilà.

Il m’annonce que j’ai potentiellement le SIDA. Non pas le VIH, mais le SIDA.

Il m’annonce que j’ai potentiellement le SIDA. Non pas le VIH, mais le SIDA. Je connaissais cet acronyme grâce à mon voisin à la ceinture de queer. Il me le sortait pour me faire comprendre qu’il avait passé une bonne soirée la veille. SIDA.
Sex
In
Da
Anus
Cependant le monsieur en face de moi n’a pas cet humour, avec son ventre bedonnant et ses mains potelées. Perruque. Lunettes. Et un grain de beauté suintant, fraîchement coupé du matin. À chacune de ses respirations, il me souffle un mélange de saumon, d’ail et de tabac.
Un bouddha moderne.
À chaque fois qu’il touche son ventre, on espère qu’il nous aide à atteindre l’Eveil, mais à la place, il me demande quelle était ma dernière pratique à risque.

Tout cela remontait à une soirée Japon, organisée par le mari de la sœur du cousin du fils du curé. Pratique à risque: bukkake1Ejaculation collective par un groupe d’hommes sur une femme ou sur un homme. Néanmoins, lorsque l’on n’est pas la personne à genoux, cette pratique ne comporte aucun risque. Tout au pire, vous vous prenez une aspergée sur le pied. Ou la cuisse, quand votre voisin est kegelite confirmé2Exercice de Kegel est un exercice destiné à renforcer le muscle pubococcygien. L’intérêt pour un homme est d’avoir des orgasmes plus puissants, voir multiples et aussi d’éjaculer plus loin. Voir Exercice de Kegel.. « Je veux me faire arroser », lança la geisha du groupe, après avoir descendu son saké.
Je vous présente Cindy, souffre de spermophilie.
Bonjour Cindy.
Pour nous, elle était notre Jésus: une personne se sacrifiant pour le bien des hommes. Ce n’était pas la soumission, ni même l’humiliation de recevoir le jus de plusieurs hommes sur son visage qui l’excitait, elle aimait simplement la sensation du splash sur ses joues, son front, son nez. Ces 4cl projetés à vive allure par des chin-chins3zizi en japonais. Santé ! érigés. Elle ouvrait la bouche pour recevoir la charge. Comme chaque jet lui apportait l’équivalent calorique d’un biscuit, ce soir-là, elle s’était engouffrée une boîte de Petit Beurres. Mais ses relents ne portaient pas à confusion, ce n’était bel et bien pas des biscuits qu’elle avait ingurgités. Elle demandait à tout va, « Quel âge penses-tu que j’ai ». Si vous lui donniez moins que son âge, elle vous répondait que son apparence juvénile était due aux vertus cosmétiques de la liqueur séminale, « J’essaie de faire ça au moins une fois par semaine. Tu vois, ça conserve !  »

Mis à part cet interlude dans ma vie sexuelle, je vivais la protection intégrale. J’avais retenu le cours d’éducation sexuelle de ma jeunesse, avec la maîtresse qui enfilait un préservatif sur une banane. À l’époque, j’ignorais ce que maîtresse signifiait, toutefois après réflexion, je me demande si nous étions vraiment la cause du burnout de mon prof de math. Elle prenait la banane d’une main, le préservatif dans l’autre et faisait glisser le latex autour du fruit.
Des années de pratique dans ce simple mouvement.
Des années de plaisir dans ce simple va-et-vient.
Des années de domination dans ce simple coup de main.
« Les enfants, n’oubliez pas de pincer le réservoir avant de dérouler votre préservatif, comme ceci », nous disait-elle, « Avez-vous des questions  Quelque chose de pas clair ». Nous étions trop impressionnés et pliés de rire pour poser une quelconque question…. et la plupart d’entre nous ne comprenions pas l’analogie entre la banane et notre kiki. C’était comme comparer un Wienerli4Mot suisse: saucisse allongée que l’on met dans les Hot Dogs. avec une baguette de pain. Ou un fusil avec un canon, un papa avec un Rocco.
Je ne sais pas si c’était les ongles noirs et rongés de l’enseignante ou le fait que Carl, mon compagnon de table, vomit tout son déjeuner sur moi (l’odeur de la banane lui procurait cet effet), mais quand j’y repense, ce cours m’a donné la phobie des microbes.

« Auriez-vous des antécédents de taux de leucocytes bas dans votre famille », me demande le carabin.
« Toi et moi devons avoir le même taux, grand frère », aurait été la réponse la plus adaptée. J’ai simplement dit que je n’en savais rien. Il reprend, « Ce n’est pas dans mon intérêt de vous cacher une possible maladie !  »

Les leucocytes… ce n’était pas le genre de discussions que j’entretenais avec mes parents. J’écris à ma mère, « Salut, c’est ton fils. Je dois te parler. On va se boire une », chose à laquelle elle me répond, « Je sais qui tu es mon chéri. Passe me chercher ». Moi qui espérais qu’elle se déplace d’elle-même. Je l’emmène sur une terrasse où pousse pergola, gens qui hurlent et excréments canins. Pour elle, un sex on the beach. « Qu’est-ce qu’il y a mon chou, pourquoi voulais-tu me voir si urgemment »
« Tu es superbe maman, si je n’étais pas ton fils…  »
Elle rougit. Complimentez une maman et vous réactiver le complexe d’Oedipe.
J’enchaîne, « Avons-nous des problèmes de globules blancs dans la famille ? »
« Pas à ma connaissance, pourquoi ? »
« Avec un peu de chance, je vais crever avant toi ! »
Faites miroiter une fin tragique pour rendre une maman totalement dépendante et accro à vous.

Complimentez une maman et vous réactivez le complexe d’Oedipe.

« Mon chéri, les fleurs de l’univers sont ouvertes à l’intervention divine », elle finit son cocktail et me caresse la main que je laissais traîner sur la table, avant de rajouter, « tu sais, ton oncle Serge avait lui aussi une déficience en globules blancs », elle se reprend, « Non, pas Serge, c’était Yves ». Elle sort une bouteille de vin rouge de son sac et remplit son verre à cocktail qui contient encore des glaçons à peine fondus. « Tu veux une goutte », elle ajoute, « Il a eu 3 hépatites dans sa jeunesse qui lui ont endommagé le foie, puis un cancer. Tu as vu à son enterrement comme il avait les traits du visage marqués, il a beaucoup souffert.  »
Cherchez du réconfort auprès de votre maman et vous trouverez du… réconfort  « Tu es sûr que tu ne veux pas une goutte ? »
Elle finit son verre, en me disant que la monotonie de la vie joue un rôle dans l’archipel du désespoir. Ensuite, « J’ai aussi une mauvaise nouvelle à t’annoncer », ses yeux se mouillent. Je ne l’avais plus vu dans cet état depuis l’enterrement de son frère, Yves. « On a euthanasié Snoopy ». Et c’est à ce moment-là que Dieu, l’Univers, Gautama, appelez-les comme vous le désirez, s’acharnent sur vous. Une chance sur 150 triards. Cindy débarque sur la terrasse. « Coucouuuu », me dit-elle, comme une enfant qui voudrait une sucette. Ou un biscuit. On devine une acné sous son fond de teint. Son ventre montre qu’elle a abusé sur les Petit Beurres dernièrement.  « Je suis enceinte ! », je lui pose la question, « De moi ». Qui sait, elle n’avait peut-être pas mangé toutes ses biscottes ce soir-là. Ma mère nous regarde. D’abord moi, puis elle, puis à nouveau moi. Cindy, « Je file, j’ai justement rendez-vous chez le gynécologue », avant d’enchaîner, « Pour le père, c’est une surprise !  »
Bisou bisou bisou, au revoir.
« Mon fils, tu es un coquin. Tu caches des choses à ta mère ». Elle qui rêve depuis si longtemps de démouler ses cakes pour ses petits-enfants. « Je ne suis pas certaine que cette fille soit faite pour toi ». Je la propose de la ramener, « Je me débrouille pour rentrer à la maison. Viens embrasser ta mère ! ». Overdose de câlins.

Le docteur me dit, « Ne vous inquiétez pas », et continue, « Le VIH se soigne bien aujourd’hui, une capsule par jour, la forme chaque jour », il rigole en se tapant sur son ventre, puis rajoute, « … et il y a pire comme maladie, certains ont un cancer fulgurant ». Le sourire éclatant, les dents entartrées, « Ne vous inquiétez pas », il me tape sur l’épaule avec sa paluche de médecin sédentaire, avant de m’ouvrir la porte. Du purgatoire.

Ces dernières années étaient exemplaires sur le plan de la sécurité bactériologique et virologique. Les capotes toujours entières, les seringues toujours vierges. Monsieur voulait faire de moi un sidéen, alors j’allais me comporter de la sorte.

… to be continued