Un cancéreux descend son maillot de bain, avant de sauter dans la piscine.
Plouf.
Quelques invités se font asperger. D’eau, de chlore et d’E. Coli.

Barbecue, jacuzzi, vue sur le lac, avec un soleil qui transformerait n’importe quel Allemand en écrevisse.
La fête atteint son paroxysme quand les personnes parlent à la manière des Napolitains, quand elles rigolent sur une simple inflexion vocale, quand elles laissent exprimer leur sexualité, refoulée à coups de morale médiatique et religieuse.

Boire pour rire.
Ne pas boire, ne pas s’amuser.

Tony oublie qu’il est en instance de divorce. Les dettes de John s’évaporent. Les métastases d’Arthur deviennent un cadeau de Dieu, « il faut bien mourir un jour », dit-il. Alcool, mieux que le pain du Christ, il enlève les péchés du monde tout en enlevant les filtres sociaux qui empêchent d’afficher son vrai soi.

S’intoxiquer pour combattre sa timidité.
Ne pas s’intoxiquer, ne pas se libérer.

Et Tania, l’épouse du propriétaire, porte une tenue qui met en valeur sa silhouette de femme-au-bassin-accueillant. « J’ai mis le petit au lit. Il veut que tu ailles le voir », me chuchote-t-elle de sa voix de fumeuse radiophonique. Elle transpire jaune, en raison de toute la nicotine qu’elle absorbe. Léchez-lui l’oreille et vous développez une dépendance instantanée.

Je me dirige en direction de la chambre.

La pièce ressemble à l’intérieur d’une fusée. Des hublots, des LEGOs et une lampe de chevet que j’aurais pu utiliser pour mes soirées… aphrodites.

« Tu me racontes une histoire », me demande le gamin d’à peine l’âge de plaire à un prêtre.
Je lui réponds que je ne sais pas raconter des histoires pour bébés.
Il me regarde avec des yeux ronds, sans dire un mot, comme si son cerveau n’avait pas encore traité le message. « S’il te plaaaiiiittt, même Roudoudou le veut. »
Roudoudou est son éléphant en peluche, que j’aurais pu utiliser pour mes soirées… intersexuées.
Je lui demande, « Quel est le genre d’histoire que tu aimes ? »
Il me dit que les histoires qui font peur, sont celles qu’il aime par-dessus tout. Nous n’avons certainement pas la même définition de peur. Avoir peur pour un poupon, c’est croire que maman va l’abandonner… ou encore que Roudoudou va finir sur le grill, à rôtir aux côtés de merguez et de cervelle de veau.
Je commence, « Il était une fois… euh… »
« Prends mon Roudoudou ! », il me donne son bout de poil mâchouillé, sentant le stick de poisson et la sucette à la fraise. Ou peut-être que c’est l’urine d’enfant qui a cette odeur piquante.
« Il était une fois un Roudoudou… euh… », les mots peinent à venir et ce mouflet me regarde, comme s’il voyait un porno pour la première fois de sa vie.
« C’est l’histoire d’un Roudoudou qui quitte sa maman pour partir à l’aventure. »
« Souette, une histoire d’aventure ! », il sautille dans son lit, les paillettes dans les yeux, les mains de chaque côté de sa tête.
Youpi.
« Tu vas m’interrompre à chaque fois ? », et j’ajoute, « le dernier enfant qui m’interrompait comme toi, je l’ai mangé. »
« Hihihi ! »
« Roudoudou devait quitter sa maman et son papa. À l’époque, pas de téléphone portable. En disant au revoir à ses parents, il savait qu’il n’allait plus les revoir pour une longue période.  »
« Rooo », ne décrochant plus du regard. Fascination intergalactique, les doigts dans le groin.

« Roudoudou reçut une bonne éducation durant son enfance. Aimable, poli, il ne fâchait jamais ses parents. »
« Voouuiiii, Roudoudou est un zentil éléphant ! »
« Voilà. Il avait appris pendant son plus jeune âge, que s’il n’était pas zentil, ses parents se débarrasseraient de lui. Du moins, c’est ce que ses géniteurs affirmaient pour le calmer de ses véhémences. »
« C’est quoi véhémence ? »
« Son feu au cul ! »
« Cul, hihihi. Maman elle dit qu’il faut pas dire des vilains mots. »
Je lui explique que lorsque Roudoudou se retrouva seul face au monde, il adoptait encore son comportement d’enfant. Il ne savait pas prendre de décisions, car papa et maman les avaient toujours prises pour lui. Par contre, il exécutait les tâches à la perfection, habitué à recevoir des ordres de sa famille et sa maîtresse d’école.
« Voui, la maîtresse d’école, et bin elle nous dit toujours de lever la main pour poser une question ! »
« Brave bambin. La maîtresse de Roudoudou lui demandait la même chose. Ne pas interrompre les gens, car c’est impoli. Ne pas être bruyant pour ne pas déranger. Ne pas être différent, car personne ne sait comment gérer un anormal.
Roudoudou grandit. Il rencontre des femmes. Mais il se rappelle qu’il ne faut jamais montrer ses sentiments. Ne jamais avouer que quelqu’un lui plaît. Il se souvient de la honte que cela procurait quand tous ses camarades chantaient à l’unisson: Il est amoureux, il est amoureux. »
« Oh ouiiiii, y’a Huston qui est amoureux de Zennifer dans notre classe. Huston est a-mou-reux de Zen-ni-fer ! Hihihi ! »
« Un jour, il connaît Roudounette. Il était gentil avec elle, comme avec sa maman. Ne pas la froisser, comme avec sa maman. Toujours être d’accord avec elle, comme avec sa maman. Qu’allait-elle penser de lui s’il donnait un avis contraire »
« Roudounette, hiii », quand il sourit, des pommette creusent ses joues. Une des raisons pour laquelle sa mère est tombée amoureuse de ce boutchou.
Puis la phrase m’échappe, « Bien qu’il enchaînait les bonnes actions, qu’il pensait « tout faire » pour elle, Roudounette ne voulait pas d’un enfant. Elle se fit sauter par le premier venu ! »
« C’est quoi faire sauter ? »
« Faire des bisous. »
« Mais elle est triste ton histoire ! »
« Les histoires d’horreur sont tristes, non ? ». Faut-il constamment rechercher le bonheur Hédonisme.

Être malheureux pour être heureux.
Ne pas être malheureux, ne pas apprendre.

« Alors pas trop d’horreur », les mômes, souvent hérétiques dans leurs intentions.
« Non seulement Roudoudou n’avait pas trouvé sa Roudounette, mais en plus, son travail l’abattait, car il ne l’aimait pas. »
« Pourquoi il faisait ça alors ? »
« Parce que son papa, sa maman, sa maîtresse lui avaient toujours déconseillé une carrière musicale, pour choisir un travail qui paye davantage. »
« Mais pourquoi ? »
« C’est important de gagner de l’argent »
« Mais pourquoi c’est important ? »
« Pour subvenir à tes besoins. »
« Les besoins, comme le pipi et le caca ? »
« Oui mon enfant. Comme le pipi et le caca. Mais aussi manger, payer son appartement, acheter un téléphone dernier cri, aller aux p… oulailler. »
« Alors il a fait quoi Roudoudou ? »
« Il se mit à déprimer au travail, car il ne trouvait plus de sens à la vie. Il avait fait des études qui l’avaient préparé à se comporter en bon soldat de la société, prêt à recevoir et exécuter les ordres d’un chef, sans les remettre en question. Maintenant, il ne pouvait plus quitter son job, car son train de vie lui en empêchait. Il suivait une culture d’entreprise qu’il ne partageait plus… il était devenu une marionnette du système, qu’il entretenait en reproduisant ce qu’il avait toujours appris. Il était payé pour travailler, non pas pour faire preuve d’un sens critique. »

Juger pour faire comme tout le monde.
Ne pas juger, ne pas s’imposer dans la vie.

« Elle est nulle ton histoire ! Ze comprends rien ! »
« Tu as raison, elle est nulle mon histoire. Un jour, se rendant au travail, Roudoudou réfléchissait à sa vie et se demandait comment il en était arrivé là. Il ne tourne pas la tête en traversant la route et se fait happer par un tram. »
« C’est quoi un tram ? »
« Un train des villes, BON DIEU ! »
« Il est donc mort Roudoudou ? »
« Oui, il s’est même fait traîner sur plusieurs mètres avant de mourir, il y avait du sang et des morceaux de membres déchiquetés dans les rails. »
« Mais… », il se met à pleurer de toutes les larmes de son corps.

Qui pleure, pisse moins. Proverbe hédoniste.

« Le jour où tu quitteras tes parents, tu te rappelleras l’histoire de Roudoudou. »
« Mais ze veux rester avec papa et maman toute ma vie ! »
« Ils mourront avant toi. Tu dois apprendre à voler de tes propres ailes », son visage est trempé, de larmes et de morve.
« En attendant, tu as encore de belles années d’innocence devant toi. Dors bien mon petit ». Il sert son Roudoudou contre sa joue.
Smack.
En sortant de la chambre, sa mère, « De quoi avez-vous parlé ? »
« De la vie et de son Roudoudou. »
« On a beaucoup de chance, il est tellement sage ! »
« Je le sais, Tania… je le sais… », mais ma voix intérieure me disait maintenant, « Méfie-toi du loup qui dort Tania… méfie-toi… »