Quelques jours qu’il dormait chez Pana. « J’ai trouvé ce connard dans la rue », a-t-elle dit, quand elle le présenta à ses colocataires féminines. « Il m’a aidé, jouait au clodo. J’ai eu pitié et je l’ai ramené ! »
La première, vieille-france de surnom. Chapeau, lunettes, jupe en dessous des genoux. Certainement un porte-jarretelle. Un ange qui pleure sur son bras. Il lui manque une aile.
L’autre, une Italienne. L’accent à la Giovanni-pizza. Quand elle le voit, elle lui balance un « ma ciaaaooo bello ». Rien que son accent suffit à susciter des pensées impures. Le type de pensées impures qu’un homme pourrait avoir quand une femme le regarde dans les yeux, en se mordillant le bas de sa grande lèvre. Tactile, elle tripote les gens avec qui elle parle: une main sur l’omoplate ou l’avant-bras réveille l’essence de n’importe quel homo erectus. Et Pana…
Elle l’ignore, des fois l’envoie promener, d’autres fois l’embrasse sur la joue. Femmes… Quand elle ne parle pas, claque la porte plus fort que d’ordinaire, il lui dit, « Pana, viens me dire bonjour ». Elle, répond, « Non… j’ai du taf ». Il reprend avec une phrase du genre, « Pana, je sors, mais tu me plais », et ferme la porte de l’appartement avant même qu’elle ne puisse essayer de lui répondre.

Ce matin-là, « Pana, je dois me doucher, en as-tu pour long ? »
« Ouai », répond-elle. Croyez-vous que vivre avec des femmes soit un rêve
« J’ai RDV dans une heure, j’aurais voulu me doucher… »
« Entre ! »
Il ouvre la porte. Elle se maquille devant le miroir. Son corps… de Sheeva, ses jambes… d’Aphrodite, ses hanches… de Vénus, ses seins… de coquine, transcendant son « macho »1macho – référence au « mâle », en espagnol interne, lui redonnant foi en l’humanité, à travers les merveilles de ce monde. Femmes…
Elle le surprend, le regard accroché, « Quoi ? t’as jamais vu un cul ? Va te doucher. »
Il enlève son caleçon, saute dans la douche et lui envoie une fessée au passage. Clac. « Aïe, p’tit con ». Il tire le rideau.
« Tu te prépares pour quelle occasion », demande-t-il.

Son corps… de Sheeva, ses jambes… d’Aphrodite, ses hanches… de Vénus, ses seins… de coquine, transcendant son « macho » interne, lui redonnant foi en l’humanité, à travers les merveilles de ce monde. Femmes…

« Un gars. Il me propose d’exposer mes peintures. »
« Pana ? »
« Quoi encore »
« Viens me l’expliquer sous la douche ! »
« T’es vraiment un mec putain. Tu vois une nana à poil et tu crois tout de suite que tu peux la sauter ! »
Il pousse le rideau, lui met sa main mouillée sur la hanche, la fixe, « Viens je te dis ! », il lui parle comme on parlerait à une pivoine pour lui demander de s’ouvrir.
« J’ai pas le temps », puis elle continue, « …et j’ai un mec. »
« T’as un mec ? »
« Ouai… c’est compliqué. »

Il referme le rideau. « Compliqué ? », puis enchaîne, « Explique-moi, on s’est vu à poil, c’est pas comme si nous n’étions pas intimes maintenant… »
Elle émet un « pff… », un soupire ou peut-être un vent. Elle lui raconte qu’ils s’engueulent constamment, qu’il lui reproche de ne pas être assez présente pour lui. Hommes…
« Commo pfça ? », le pommeau dans la bouche.
« Il prétend qu’il m’aime. Il est jaloux maladif quand je parle à un gars. Ca encore, j’aime bien. Il veut qu’on passe tout notre temps ensemble, que l’on se voit pour faire ces trucs que les « amoureux » font. »
« De quoi te plains-tu ? »
« J’en sais rien ! J’t’ai dit, c’est compliqué ! Je ne me comprends même pas moi-même ! Il est attentionné, gentil, me demande mon avis, me consulte avant de sortir avec ses potes. Sa vie tourne autour de moi ! »
« Du romantisme shakespearien… ce qu’on apprend aux hommes depuis tout petit, à conquérir le cœur de sa belle et à tout faire pour elle. Le beau prince charmant qui va chercher sa princesse… »
« C’est quoi encore cette théorie ? Appelle ça comme tu veux. Moi, j’m’emmerde. Il a du pognon, il est beau. Mais j’m’emmerde. »
« Et la baise ? »
« C’est un bon coup, je ne peux rien dire de ce que côté là. Il en a une plus grande que toi ! », ça la fait sourire.
« File-moi le linge, j’en ai rien à battre de l’autre ! »
« Je te l’ai mis sur les toilettes. »
« File-le moi ! Tu vois bien que je ne peux pas l’attraper ! »
« Non », elle rit en finissant son trait. Lui, sort de la douche. Elle, « J’croyais que t’aimais pas les véganes »2Voir la première partie
Il reprend, « C’est moins « compliqué » pour nous les hommes ». Elle lève les sourcils, « ça c’est sûr… ». Il se sèche le corps et remet son caleçon, tant bien que mal.
Il lui demande, « Pourquoi as-tu un tattoo de burger sur la fesse »
« Tu vas me poser beaucoup de ces questions encore ? Pas tes oignons. »
« Laisse-moi deviner… »
Elle se met du fond de teint et des paillettes. Princesse.
« Tu étais grosse, tu as perdu du poids et c’est le souvenir d’une époque révolue. »
« T’es pas trop débile pour un connard. T’y es presque… », elle continue à se maquiller. Poudre de charme.
« T’aimes bien te faire désirer ma coquine », lance-t-il en se replaçant le sexe. La plupart des hommes vous avoueront qu’ils possèdent une position préférée, dans laquelle leur pénis sied comme un moufle.
Il la relance, « Je t’écoute ma princesse. »
« J’suis pas une princesse. »
« Pour moi tu en es une ! »
« Sale gros con ! J’aime pas quand tu me traites de princesse. »
« Raconte-moi ton histoire Pana », elle repose son pinceau et regarde un carreau de faïence qu’elle a peint au vernis à ongle.
Elle lui narre une partie de sa jeunesse. Sa mère a toujours voulu qu’elle devienne mannequin. Madame perfection, avec sa taille de guêpe, ses rajouts de cheveux, son fitness quotidien et son botox mensuel. Elle, toute sa jeunesse n’était que privation. Pas-ci, pas-ça, pas trop. Un jour, comme pour se venger, elle se mit à manger.
Manger pour lui montrer qu’elle n’était plus son pantin.
Manger pour combler son manque de reconnaissance.
Manger
jusqu’à satiété,
jusqu’à ce que plus rien ne puisse entrer dans sa bouche,
jusqu’à vomir son bol alimentaire mousseux, encore gorgé de Coca Cola et de grumeaux de viande hachée.
Petite Pana devint Gras Panda. « Le panda », c’était le surnom que ses camarades de classe lui avaient donné, à cause de ses gros seins et ses poches sour les yeux. Obésité morbide.

Petite Pana devint Gras Panda. « Le panda », c’était le surnom que ses camarades de classe lui avaient donné, à cause de ses gros seins et ses poches sour les yeux. Obésité morbide.

Mais aujourd’hui, il ne lui restait plus que le dessin de ce sandwich à la viande.
« Ici, j’ai des marques de ma torsoplastie3Chirurgie du torse, souvent pour enlever l’excédant de peau.! », rajoute-t-elle, telle une enfant qui a découvert un trèfle à quatre feuilles.
« Pour ça que tu as des petits nichons ? »
« Hééé, ils sont très bien mes nichons. Regarde, ils passent dans la paume de ma main à la perfection. »
« Oui, mais j’ai des mains plus grandes que toi ! »
« Vas-y, essaie », elle gonfle son buste et laisse tomber ses bras sur le côté.
« Non, pas envie. »
« Gros connard ! »
Il continue, « Et quand est-ce que tu as décidé de perdre ce poids ? »
« Tu veux vraiment tout savoir, hein ? »
Elle se retourne vers le miroir et attend.
Tic, Tac. Tic, Tac.
Puis elle ouvre la bouche.
« Ma mère prenait toutes sortes de produits pour garder la ligne. Elle se concoctait des Stack ECA, où elle mélangeait éphédrine, caféine et aspirine. Un jour, alors qu’elle me sermonnait une fois de plus qu’il fallait que je perde mes pneus adipeux, elle se mit à avoir des palpitations. Puis des convulsions. Elle porta sa main au cœur et s’écroula devant moi. »
Elle observe par terre, comme s’il y avait une maman au sol, « Sur son visage, on apercevait une crispation, ses yeux, ouverts. Quand l’ambulance arriva, elle ne bougeait plus. Son cœur ne donnait plus aucun tempo. Adieu. Ce jour-là j’ai pigé que tu pouvais posséder le plus beau des physiques du monde… », elle s’arrête puis lève les bras, les mirettes mouillées, « … de toute manière, c’est du passé. J’sais même pas pourquoi j’te raconte tout ça, t’as vraiment un don pour casser l’ambiance ! », elle termine, « T’as beaucoup de questions pour quelqu’un de pressé. »
« Oui, j’y vais. À quelle heure rentres-tu ce soir ? »
« Pourquoi ? », elle vient d’enfiler un pull à grosses mailles. On devine son soutien-gorge noir fluo à travers le tissu.
« Tu me fais tomber avec ton rouge à lèvre, j’ai juste envie de… mmmmmhhhh », il grogne.
Elle, rigole, « Tellement basiques les hommes mon Dieu ! On est pas que des poules, t’sais ? »
Il la regarde, comme si c’était la dernière fois qu’il la voyait…
« Pas que… Tu préfères quand je te dis
que je t’admire,
que j’aime quand tu peins avec ton t-shirt tâché qui sent un mélange de transpiration et de térébenthine,
que l’interprétation du monde que tu mets sur toile m’impressionne et
que je te trouve tellement féminine, comme tu bouges, comme tu me regardes, comme tu souris et même comme tu respires ? », les joues de la femme sont rosées, ses pupilles dilatées, « t’en fais un peu trop là quand même… »
« Pour ça que je ne te le dis jamais. Et tu sais très bien que les connards mentent comme ils respirent. »
Il enchaîne, « Ce soir, on passe la soirée ensemble. Je t’attendrai sur ton sofa moisi, tout nu… évidemment. »
« Tout nu ? J’ai vu à quoi ça ressemble, tu désires me couper de toute envie ? », elle rit.
« Oui, c’est pour compenser des cochonneries que je te glisserai à l’oreille. À ce soir ma Pana », il l’embrasse sur le front et lui chuchote, « C’est mon dernier jour chez toi ma déesse ». À ce moment-là, le visage de Pana perd toute expression. Lui, sort de la salle de bain.

To be continued…