« Comptez à reculons depuis dix ».

Dix, neuf… La vision, trouble. Les sons, déformés. Les paupières, lourdes. Le corps ne répond plus. Le cerveau se souvient. Il se souvient de ces moments insolites qui ont marqué la jeunesse. Ces instants que l’on avait oubliés pour une bonne raison. Un hypnothérapeute vous expliquera que les mots prononcés pendant le sommeil sont directement injectés dans le subconscient. Le subconscient, cette partie qui échappe à tout contrôle de la raison.
On croit entendre l’anesthésiste, « On va l’entuber maintenant ». Elle veut certainement dire « intuber ».

  • Sur mon père
    Ce jour-là, il pleuvait comme si Dieu s’était pris une mine à l’Oktoberfest. Peut-être que c’était mes fantaisies d’ado, le dernier anneau pénien commandé, ou l’huile d’olive que j’utilisais en guise de lubrifiant, mais ma couille droite ressemblait à une cerise.
    Il me connaissait depuis que je pesais le poids d’un chat de gouttière castré. Aujourd’hui, il me voyait, les poils au menton. « On va prélever un échantillon sanguin pour chercher des marqueurs », m’a-t-il dit.
    Les piqûres me rappelaient ma grand-mère diabétique.
    On l’avait amputée de son pied. J’étais dans la cuisine ce jour-là, car le médecin et son carabin venaient à la maison pour ce genre d’intervention. « Moins de stress pour les personnes âgées », affirmaient-ils. Les pays latins, une tout autre pratique. On entendait à travers le mur: « Passe-moi la Gigli ». Les chirurgiens vous expliqueront que la Gigli est une scie à ruban servant à couper l’os. Le bruit particulier de la Gigli traversait aisément les parois. « Kr Kr Kr ». Chaque « Kr » décrochait un morceau de charpente osseuse. Parfois, saccadé. « K……..r », quand une dent se heurtait à une partie plus coriace. En deux temps et 300 mouvements, petit-pied de grand-maman se retrouva dans un sachet en plastique. La vie ne l’avait pas épargnée: un glaucome emporta sa vue avant qu’une nécrose l’éjecte de sa chaise roulante pour l’envoyer au septième ciel.
    Les résultats tombés, il se voyait rassurant. « Ce n’est rien de grave », m’a-t-il dit, « une orchi-épididymite ». « Une inflammation de mon orchidée, doc ? « , lui demandais-je. « C’est un virus. Te serais-tu pris un coup ? « . Il est vrai que certaines fois j’oubliais de lire le mode d’emploi de mes toys. Il continua, « Par contre, assieds-toi. Es-tu au courant pour ton père biologique ? « . Il m’expliqua qu’il n’était pas celui que je pensais. Voilà pourquoi personne ne me disait que je lui ressemblais. Le « jardin secret » existe même pour les mamans… Je n’ai cependant jamais reparlé de cette histoire, ni même essayé de retrouver l’homme qui empala maman un jour d’inattention patriarcale.

« On va inciser par ici », le chirurgien prend la voix d’une fumée, comme si je l’entendais depuis une radio. Incision… j’étais né par césarienne, maman garda la marque sur son ventre.

  • Sur sa mère
    Ding, dong. « Salut mon chéri », prendre dans les bras, bisou-bisou. Le rituel de la maman de Toilla, mon meilleur ami d’enfance. Son père travaillait dans les investissements pétroliers. Je ne le voyais que très rarement. Sa mère, Anouchka. « Petite Anne » en Russe. Elle avait le regard perçant, les étincelles de femme qui voulait jouer à quelque chose et des bouclettes noires qui donnaient envie d’y fourrer son nez. Elle me touchait le bras et m’embrassait dans le cou quand j’étais à table avec la famille. « T’es mon petit-frère », disait Toilla en rigolant. Il levait ensuite son verre, gueulait « Na Zdorovie » en laissant déborder la liqueur de part et d’autre. « Na Zdorovie », je répondais, et son berger suisse hurlait comme un loup.
    Anouchka pimentait les soirées que je passais en solitaire. N’importe quel ado vous avouera qu’il s’imagine une Anouchka pour bien s’endormir. Mais impossible de l’avouer à son meilleur ami.
    Elle avait au moins un bonnet C. « C » comme coquine. Ou hépatite. Je m’étais rendu compte de ses atouts un soir d’été, alors qu’elle portait un t-shirt transparent. Il suffisait que j’y pense pour que mon mouchoir se remplisse instantanément. Et pas de moque.
    Avec le temps, la maison de Toilla devint mon deuxième chez moi. Ce jour là, j’envoie mon « bonjour » légendaire en entrant, avec ma voix de jeune baryton. Personne ne répond. Juste un vieux coucou suisse, sonnant avec fracas l’approche du goûter. Depuis la chambre à coucher, des bruits retentissent. « Anouchka ? « , pas de réponse. La porte, entrouverte. Il y a ce moment dans la conscience d’un adolescent, où l’on se demande s’il faut continuer son action ou non. La petite voix. Elle me disait de repartir chez moi, mais j’étais vicieusement sourd.
    Ah… Anouchka… je guigne par la porte. Anouchka… Ohhhh… En levrette. La position que j’adopterai quand je ne voudrai pas voir le visage de la fille. Mais toi, Anouchka… Je me déplace pour apercevoir le mâle chanceux. Je découvre deux pattes velues sur ses fesses, allant jusqu’au milieu du dos. La queue de l’animal forme un U. Peut-être que ce sont les croquettes « spéciale énergie » qu’il a mangées ou la promenade matinale qui le revigore, mais il frémit en cette femme qui a maintenant du chien, bien plus que jamais. Je ne vous décrirai pas d’avantage la scène, sans quoi vous n’avaleriez plus jamais de crevette entière de votre vie. Depuis lors, j’avais autant envie de penser à elle que de me pendre.

« On retire les instruments », et continue, « on va faire six points de suture. Faites-moi un surjet intradermique ». Vie de chien. Un jour, on se sent invincible, le jour suivant on se retrouve sur le billard. Dieu nous hait.

  • Sur les chiens
    Autant les chattes m’attiraient, autant les roquets m’insupportaient. Avec leurs chiures qui tartinaient les trottoirs, leurs pisses acides qui me rappellent mes fins de soirées et leurs aboiements incessants me remémorant mes ex… et Anouchka… je ne pouvais plus les tolérer.
    D’abord, je laissais traîner des steaks de bœuf chargés en mort aux rats1Classique du sociopathe, voir ici par exemple.. « Tcheu, tcheu, tcheu », le chien moussait comme une fontaine dans laquelle on aurait jeté du produit vaisselle. Puis, il y avait souvent un « Oh mon Dieu », suivi de cris et d’un autre « Oh mon Dieu », probablement accompagné de larmes. Les sons résonnaient à la perfection dans la cour intérieure de nos bâtiments.
    Cependant, une fois le modus operandi testé, approuvé et intégré, tout cela devenait ennuyant.
    Une nouvelle mode sévissait dans le quartier: sauter du haut d’un immeuble, se coincer la tête dans un four à gaz ou s’endormir dans son garage, le moteur de la voiture enclenché. Mais toutes ces méthodes n’étaient pas adaptées à mes copains cabots. Il y avait tout de même le fils d’une voisine qui avait réussi son coup avec brio. Il s’appelait Depressiator. Ou peut-être que c’était un surnom qu’on lui avait donné. Il s’était procuré du cyanure de potassium chez un bijoutier. Mélangez la poudre à de l’eau et vous obtenez un Amaretto2Le cyanure a un gout d’amande amère. En douze secondes, c’est le coma. En vingt-huit minutes, c’est la mort. Enfin, quand elle veut bien arriver. Mais cette fois-là, il avait eu la chance de sa vie: tout avait fonctionné comme prévu. De mon côté, mon nouveau produit était prêt à l’emploi. Et plus de pleurs à profusion, l’animal s’éteignait directement dans le jardin. Quelquefois il crachait un peu rouge, mais il ne salissait que l’herbe, nettoyée avec le premier arrosage du matin. Et moins de pleurs, moins de cinéma dans la cour interne, tout le monde y gagnait.

Maintenant il n’y avait plus un seul bruit, plus personne qui parlait, plus une seule image dans la tête qui apparaissait. Le cerveau ne se souvient plus. Le corps répond. Les paupières s’allègent. Les sons se reforment.
L’infirmière s’approche et me demande, « Comment vous sentez-vous ? Avez-vous fait de beaux rêves ? « . « Je crois que j’ai rêvé de vous, Anouchka ». Elle sourit, mais ne se doute de rien…