Trois femmes. Un homme. Une coloc.

Un jour, un travail. Le lendemain, disparu. Adieu grandes tables, haute horlogerie, Berlutis1Les chaussures et autres joies épicuriennes. « Travailler c’est la santé », il est l’heure de tomber malade. Un logement fourni par l’employeur. Plus de travail, plus de logement. La faute grave et tout s’écroule en moins de temps qu’il ne faut pour se noyer dans son bain. « Quarante jours de pénalité », vous dira le conseiller du chômage, avec des miettes de croissant au beurre coincées dans sa moustache. Chaque mauvaise action doit être punie. Le seul, ou le meilleur moyen d’apprendre. Apprentissage skinnerien2Conditionnement opérant: le comportement est modifié en fonction des bonnes/mauvaises expériences. « Il n’y a pas de sous-métier, ni de petites économies », dira-t-il en louchant sur le furoncle que vous avez au milieu du front. Quand on a plus rien à soi, on a plus rien à perdre. Maintenant il fallait se trouver une coloc au plus vite.

Gare de Lausanne. Fille. Fume. « Je suis végane », crie-t-elle à son amie, avant d’envoyer le mégot sous la roue du bus.
Elle porte le maquillage d’une femme qui mange de la viande. Beaucoup de viande. « Je hais les végans », lui jette-t-il au moment où elle s’assoit. Elle le regarde et lui fait un doigt d’honneur, sans même articuler un mot. Il enchaîne, « Tu t’appelles comment ». « Va te faire », répond-elle en tournant sa tête de carnassière en direction du Starbucks. Deux arrêts plus loin, des bonshommes remplis d’embonpoint rejoignent la petite foule itinérante. « Veuillez présenter vos titres de transport ». Ils se pavanent et adoptent un rictus quand ils attrapent une personne ne possédant pas d’abonnement. Les Allemands possèdent un mot pour ça: Schadenfreude, « Se réjouir du malheur des autres ».

Les Allemands possèdent un mot pour ça: Schadenfreude, « Se réjouir du malheur des autres ».

Lui, a acheté un billet avec le téléphone de sa feue entreprise. Téléphone qu’ils ont oublié de désactiver. Ronchonnette n’a pas de ticket. Elle est végane. « Je l’ai perdu », dit-elle aux obèses. « Ce n’est pas la première fois. Ca fera 170.- ». Ils sortent, pour débuter l’inquisition. Schadenfreude. Lui sort aussi. Elle se fait cuisiner par les messieurs devenant de plus en plus agressifs. Autorité. Soumission. Il s’approche d’elle et lui souffle à l’oreille, « Tu cours vite, sale fille ». Il la prend par la main. « Messieurs, connaissez-vous le jeu du chat et de la souris », se tourne ensuite vers elle, « Viens, bouge ton petit cul ». Ils partent en courant, déambulant dans les rues de Lausanne. Lui devant, sa veste en cuir rappelant les bruits de « soirées alternatives », elle, essayant de retenir son écharpe qui cherche frénétiquement à s’envoler en l’air. On entend hurler, « Arrêtez, vous aggravez votre cas », mais les tassons ont le souffle court. Les deux fugitifs se réfugient dans une cour intérieure. « Tu vas encore m’attirer des ennuis, p’tain », dit-elle. Et lui, « C’est pour le bras d’honneur de tout à l’heure ». Elle sourit, essoufflée. « On m’appelle Pana ». Il la tire par un passant de son jean et l’embrasse sur la joue. « Salut Pana ». Il lui dit son prénom.

« Panna, sais-tu que ça veut dire crè… », elle reprend instantanément, « …crème en rital ? Oui. T’sais que ça veut dire couche-culotte en grec »
« Euh… non »
« Panagiota, c’est mon vrai prénom », le genre de prénom qui ne se prononce pas de la même manière qu’il s’écrit. Prononcez-le pana-yiota. Elle, « N’essaie pas de m’appeler Giota, je déteste ça ».
« D’accord. Tu seras ma panna cotta », elle secoue la tête, esquissant une grimace de clown. Ses joues sont devenues rouge, certainement dû à la course.
Il sentait le bouc et ne s’était pas rasé depuis qu’il était hors-le-job. « Pana, je cherche une place pour dormir. »
« T’es un clodo », et continue, « Tu crois que tu m’as aidée et tu peux t’inviter chez moi »
« Pana, tu sais quoi »
« Quoi »
« Je déteste les végans, mais je ferai un effort ». Puis il dit, « Mais j’aime les filles qui m’envoient chier, elles me font perdre la tête ».
Elle s’allume une cigarette. « Va t’faire foutre », elle se retourne et ne dit plus rien.
« Wahou », dit-il, après quelques instants de silence.
« Comment ça, wahou ? »
« Tu es hot quand tu es en colère », il attend un peu avant d’enchaîner, « avec ton poncho gris… »
« Ce n’est pas un poncho d’abord. T’es vraiment un con. »
Elle se retourne, lève les sourcils en soupirant telle une catholique, « J’habite avec deux amies, il faut que je voie avec elles. Tu prendras le sofa. »
Il met son bras autour de son épaule et l’embrasse sur le front, « Merci Pana ». Elle ferme les yeux, comme le ferait un enfant, lorsqu’un parent lui fait un bisou mouillé après avoir mangé du hareng fumé.

« J’aime les filles qui m’envoient chier, elles me font perdre la tête »

« Écarte tes jambes maintenant ! »
« HEIN ? », il se met à genoux et la soulève sur ses épaules. Elle lui envoie des claques sur la tête, « Arrête… », puis elle rigole, « T’es vraiment taré ma parole ! ».
Quelques mètres plus loin, il la repose.
« T’fous quoi »
« Approche-toi pour contempler la scène ! »
« Mais t’es dégueulasse ! », elle continue, « T’es pas un chien quand même ! »
Elle regarde ailleurs. Lui ne l’entend même pas.
Il reprend, « Pana, qu’est-ce qui te fait rêver dans la vie ? »
Elle rajoute, quelques mètres derrière son dos, « En tout cas, pas les porcs dans ton genre ! »
« Mais encore », demande-t-il devant un mur portant un A entouré d’un cercle.
« Je peins. Tu dormiras au milieu des pots. »
« Que peins-tu », en donnant des mouvements de haut-bas si caractéristiques aux dernières gouttes.
« Des trucs. Et toi alors ? », en se passant les mains dans ses cheveux ébouriffés par l’exercice.
« Renvoyé… « faute grave » ils ont dit ! »
« T’as l’air d’un vrai connard. J’pourrais pas t’blairer si tu travaillais pour moi », puis elle demande, « Qu’est-ce que t’as foutu ? »
« Sorti la fiche de salaire de tous les employés », il reprend, « Je l’ai laissée sur la table de la cafétéria, ils m’ont attrapé… tel un dilettante. »
Il range son outil et s’approche d’elle, « N’essaie pas de me toucher avec tes mains puantes ! », et continue, « T’es fait choper comment ? »
« Ils m’ont retrouvé en analysant l’historique de l’imprimante. »

Ils arrivent chez elle. L’appartement respire la féminité: des murs fuchsia et jaune, aux meubles en cerisier, en passant par d’autres détails en tissu que l’on peut apercevoir dans la chambre de Pana.
Montre-moi ton chez-toi et je te dirai qui tu es.

« Je te présente Croquette, elle aime les connards, ils la font ronronner ». Peut-être que c’est son oreille déchiquetée, sa langue qui dépasse ou le fait qu’elle boite, mais Croquette a quelque chose d’attachant.
« Arrête de me traiter de connard, je suis un bon type des fois », dit-il en levant son majeur, le sourire laissant apparaître deux rides au coin de la bouche.
« Le sofa est là. Te présenterai les deux autres demain, ce soir je suis seule. Ciao », elle part dans sa chambre. Click, clack, la serrure se verrouille.
« Pana ? »
« Quoi ? », crie-t-elle à travers le mur.
« Merci »
« C’est ça, ciao. Essaie d’pas foutre les pots par terre. »
Cette nuit-là, il dort sur ce canapé déglingué avec ses ressorts apparents. Déglingué comme cette fille qui l’accueille chez elle sans même le connaître. Déglingué comme cette vie qu’il mène, qui ne semble pas vouloir lui laisser de place dans cette société si propre et si bien rangée.

Quand il se réveille, « Pana ? ». Seul. Croquette ronronne en se léchant les babines, elle sent la térébenthine. Ou ce sont ses muqueuses nasales qui s’en sont déjà imprégnées.

Un autre jour se lève, il va falloir récupérer ses habits et chercher un moyen de se faire de la thune, car il est bien connu, l’argent ne fait pas le bonheur, mais y contribue fortement.

To be continued…