– Pourquoi écris-tu, Swiss guy 
– Dans quelques années, je me relirai. Je me souviendrai de la manière dont je pensais quand j’avais la trentaine.
– « Je pense donc je suis », tu cherches « à être » ?
– « Je pense », certaines fois… Mais en pensant constamment, on ne vit plus le moment présent. J’essaie de comprendre… les choix, le bonheur, les hommes, les femmes, le sens de tout cela. Une volonté de décoder le monde qui nous entoure.
– Et qu’en as-tu déduit
– Qu’il est incroyablement compliqué. J’ai tendance à penser que tout le monde réfléchit comme moi,1biais cognitif, l’effet de faux consensusmais j’ai une vision bien souvent étriquée du monde ou des relations entre êtres humains.
– Donne-moi un exemple.
– La société semble se reposer sur des fondations en carton.
– Je ne te suis pas.
– Prends les limites par exemple.
– Les limites
– À 0.49‰d’alcool dans le sang, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. À 0.51‰ on retire le permis de conduire. On passe d’innocent à criminel sur une si petite différence.
– Il faut bien fixer une limite. Sinon pourquoi pas 0.52‰, 0.6‰ ou 1‰ ?
– J’en conviens. L’être humain semble avoir besoin de limite, sinon il les dépasse constamment, comme les enfants. Ou est-ce plutôt ces limites qui lui donnent envie de les dépasser  Penses-tu qu’il soit incapable de se contrôler, qu’il ait fondamentalement besoin d’être soumis à une autorité pour qu’il n’enfreigne pas les règles  Je te donne un autre exemple.
Je parlais récemment avec deux amies, partageant une histoire similaire. La première attrapa son mari en flagrant délit, se secouant le poirier devant un porno. Quand elle a ouvert la porte, elle assista à la bavure du grand chauve. Se frotter la flûte devant des images de parfaites inconnues. Peut-on considérer cela comme de l’adultère ?

La première attrapa son mari se secouant le poirier devant un porno. Quand elle a ouvert la porte, elle assista à la bavure du grand chauve. Se frotter la flûte devant des images de parfaites inconnues. Peut-on considérer cela comme de l’adultère ?

– Non, il y a adultère quand il y a un rapport sexuel avec une personne réelle.
– Si au lieu d’une femme, ça aurait été un enfant, cela n’aurait pas été de la pédophilie ?
– Mais ce n’est pas la même chose ! S’il s’agit d’un enfant, il y a maltraitance, car il n’y a pas de libre choix, c’est cruel !
– Un film d’animation, mettant en scène des enfants, n’est plus considéré comme de la pédophilie, si on suit ton raisonnement ?
– Si ! Le simple fait de penser à un enfant est grave, image de synthèse ou non !
– Tout à l’heure, il s’agissait bien d’adultère en regardant un porno ?
– Mais ça n’a rien à voir !
– On me le dit constamment. J’y vois pourtant des similitudes grandes comme des montagnes. Mais là n’est pas vraiment la question, je n’essaie pas de te convaincre… et ton avis m’importe peu.
Mon autre amie m’a dit que son mari lui a fait une révélation, un soir avant de s’endormir. Il a connu cette femme, lors de son séminaire. Ils ont mangé, rigolé, dansé ensemble lors de la « Beautiful people’s night » organisée dans le contexte de la conférence. Ils se sont regardés dans les yeux comme deux tourtereaux et ont finit la soirée, affalés dans l’herbe à contempler les étoiles. Bien que la relation fut purement platonique, il avoua à sa femme n’avoir jamais ressenti une pareille connexion avec une personne. Est-ce de l’adultère
– Euh… selon le dictionnaire, il y a adultère quand il y a relation sexuelle.2Voir adultère
– Les définitions sont tellement fragiles, subjectives et parfois versatiles. On trouvera toujours un exemple dégénéré qui invalidera une loi, une règle.3En démonstration mathématique, un contre-exemple permet d’invalidé une propriété existentielle.On peut aussi se donner bonne conscience en suivant une définition.

Plus qu’une définition, la façon dont les mots sont chainés entre eux, la manière dont ils sont prononcés et même leurs intonations peuvent donner un tout autre sens à une idée.
– Qu’entends-tu par là ?
– Celui qui manie avec maestria le langage et les émotions s’en tirera toujours mieux qu’un inculte en la matière. Il suffit de regarder en soirée, les beaux parleurs repartent avec les plus jolies filles. Dans les tribunaux, les avocats à la verve audacieuse charment les jurys. Et aucune loi, règle, législation peut aller à l’encontre de cela.
– Qui plus est, le physique y compte pour beaucoup, bien des études le montrent.
– Effectivement, quand on est beau, on est plus stimulé par son environnement. On devient naturellement plus « cool », et donc plus attractif, charismatique. Mais à nouveau, que veut dire « beau » ? Ce que les médias nous renvoient ? Gainsbourg, Sartre sortaient avec avec des canons de beauté, malgré leurs gueules de Demoiselles d’Avignon. Moches, mais cools. Vilains, mais fameux.
– Je ne comprends pas où tu veux en venir…

– Moi non plus. Je laisse mon esprit divaguer entre sophisme et réalité. Voilà encore une question que je me pose: faut-il toujours une raison pour chaque agissement ? Où faut-il en venir, pourquoi écrit-on, pourquoi exécute-t-on une action ? On me le reproche souvent que je pars dans tous les sens, qu’on ne me suit pas. Et je me retrouve à me justifier comme un bambin, à prendre des exemples extrêmes, qui certaines fois fâchent. Se justifier et trouver une « bonne » argumentation font désormais partie de notre société, n’est-ce pas
– Normalement on ne fait pas les choses « en l’air comme ça ».
– « Le temps c’est de l’argent », « l’évolution se débarrasse du superflu », « Normalement… ». Néocapitalisme, évolutionnisme, conformisme. Tous ces mots en -isme nous aliénant dans des prisons normatives. Quand je parle avec quelqu’un, il y a une dimension inexplicable. Quand je tombe amoureux, c’est encore inexpliqué. Deux êtres humains qui vibrent. Certains parleront de chimie, d’ocytocine,4Ocytocine: l’hormone de l’amourde molécules aux noms imprononçables. Ce sont simplement des émotions et je n’ai pas envie de les comprendre. Elles m’envahissent et j’en profite, tout ne doit pas être expliqué, sinon on enlève la magie du moment présent.
– Je te laisse avec tes théories. Je ne te suis pas, il n’y a aucune structure logique, aucune argumentation, c’est juste parler pour parler… de l’onanisme intellectuel. Voici un mot compliqué pour ce Monsieur, qui a décidé de pérorer.

Il se lève, me salue en poussant la chaise, et s’en va, laissant 5.- sur la table. Me voilà seul. Derrière mon verre d’eau, au milieu de ce bar à moitié rempli. Ou à moitié vide. Je paye. Je sors. Pensif. Je n’arriverai jamais à répondre à ces questions… La vérité… le « juste »… des synonymes de « ce que la majorité pense ».5ConformismePeut-être est-ce la seule façon viable de fonder un système non-hérétique, qui suit des règles bien précises et qui se veut équitable, car décidé par le plus grand nombre… démocratie…
J’attends l’ascenseur, le regard dans le vide, la tête dans la plume. Des talons frappent le macadam. « Salut », je lui dis. Elle me répond: « Salut », d’un léger sourire, la tête quelque peu penchée vers le bas. Des mirettes d’un jade pur, entourés d’un trait à l’eye-liner rendant le regard pénétrant, les cheveux bouclés et des pommettes dans lesquelles on a envie de mordiller. Elle a une cicatrice sur la joue, peut-être que quelqu’un n’y a pas résisté. « Si tu as envie de parler des hommes, des femmes, viens prendre un chocolat chaud avec moi ». Elle prend son temps, avant de me répondre, d’un ton désinvolte: « On ne s’est jamais vu. Donne-moi une bonne raison pour laquelle j’accepterais ton invitation ». « Regarde-toi. Il faudrait être fou pour ne pas t’inviter ». L’ascenseur s’ouvre, je n’ai pas vraiment répondu à sa question…