Voilà, je suis au chômage.

Je me retrouve à envoyer des candidatures à des boîtes, dont je ne connais ni leurs valeurs, ni leur éthique. Des cours me sont imposés: présentation et formation de CV aujourd’hui. « Il faut mettre vos qualités en avant », dit le formateur. Il raconte comment on doit se comporter pendant un entretien, comment s’habiller, quel type de mots utiliser. Comme s’il fallait gommer sa personnalité, plaire un maximum aux autres pour rentrer dans le monde aseptisé du travail.

Si avec le temps mon regard vers la société devient critique, mon moral n’est pas au beau fixe. J’appelle mon pote, le sociopathe. Il a toujours des solutions aux problèmes de la vie. Il me donne rendez-vous dans un bar feutré de Lausanne.

Il est 21 heures, je vois mon « buddy ». « T’en tires une gueule, dis-donc », me dit-il d’un large sourire, en me tapant puissamment sur l’épaule.

« La dernière fois que je t’ai vu comme ça, c’était quand ton ex t’avait largué ». Je souris nerveusement. Quel connard, il appuie directement là où ça fait mal.

« Je n’en peux plus de ma vie. », lui dis-je.
« Rien que ça…  »
« J’ai l’impression que je suis bloqué de toutes parts », je soupire, je réfléchis.
« Crache le morceau ! »
« Tu vois, au chômage, on nous apprend à être conforme, à plaire aux autres. »
« Je vois. Ca te pose un problème ? »
« Je ne sais pas… Je me dis que mon ancien chef avait raison, quand il m’a dit que le problème avec moi, c’est ma personnalité théâtrale, que je mets constamment en scène ma vie, que « j’en fais trop ». Il m’a demandé si je ne pouvais pas simplement « être comme tout le monde ». »
« Et il avait raison de te dire ça ? »
« Oui je crois que… »
« Tu crois quoi ? Parle plus fort ! »
« Je crois que je suis en train de foutre en l’air ma vie avec cette merde de développement personnel. Je me pose trop de questions maintenant. Être différent, ce n’est pas viable. Tu es différent, on te le fait comprendre, tu es simplement rejeté de la tribu. C’est la mort sociale. Plus personne ne te veut parce que tu n’es pas comme les autres. Tu ne trouves plus de travail, on ne te paye plus, tu finis sous un pont, seul. »
« Intéressante ton analyse de Calimero. Continue, j’adore ça ! »

Je me demande bien pourquoi je l’ai contacté ce soir. Je ne suis pas sûr que j’avais besoin de ce genre de commentaires incisifs. Il s’étend dans son canapé en cuir, le verre d’eau à la main. Il me regarde sans bouger, comme s’il attend des explications de ma part.

Après 10 secondes, il me dit « Tu voulais simplement te plaindre ce soir ? Dire que le monde est injuste, que les gens sont cruels ? Tu as envie que je me rallie à ta cause pour faire une révolution des gentils contre les méchants, c’est ça ? »
« J’avais besoin d’une oreille, apparement ça te fait chier. »
« Ca me fait chier ? »
« Oui, ta réaction, tu t’en fous totalement de ce que je viens de dire, tu me chies dessus. »

Il se met à claquer dans les mains et à rigoler fortement. Tous les regards du restaurant se tournent vers nous.

« Que vas-tu faire pour que ça aille mieux ? Pour que j’arrête de te chier dessus, comme tu le dis si bien. »
« Je ne sais pas, c’est pour ça que je voulais te voir. »
« Tu attends de moi que je te donne des solutions ? T’as pas encore pigé que c’est chacun pour soi dans ce monde ? Personne ne va t’aider. Personne. C’est fini papa, maman. Ni l’Etat, ni le chômage ne vont te sortir de ta merde. Oui, « on » va peut-être te trouver un job. Ça durera 2-3 mois, une année tout au mieux, et tu déprimeras parce que tu ne l’auras pas choisi. »
« Je ne suis pas d’accord avec toi… »
« Tant mieux que tu ne sois pas d’accord. Je m’en fous d’avoir tort ou raison, la vérité je ne la connais pas. Tu vas arrêter de croire ce que les autres te racontent. Tu ne vas pas te laisser dicter la personne que tu dois être. Je vois chez toi un potentiel énorme, tu ne vas pas te laisser détruire parce qu’un con a décidé à ta place de la personnalité que tu dois adopter. Si tu laisses les autres, la société, l’Etat ou tes parents choisir pour toi, tu seras toute ta vie médiocre, tel un petit pantin pourri. Tu te lèveras le matin en pensant aux prochaines vacances. Tu attendras la prochaine grippe qui te permettra de prendre 3 jours de congé maladie. Tu seras content quand tu choperas un cancer des testicules, car tu ne foutras plus les pieds au bureau. Tu seras simplement une petite victime inoffensive, qui se laissera crever et que plus rien ne motivera. »

Il a l’œil perçant quand il me regarde. Il parle avec une voix grave et puissante. Le temps semble s’être arrêté. Les autres tables écoutent son discours, les regards, tournés vers nous, encore une fois.

« C’est ça ton plan ce soir  M’humilier au beau milieu de ce bar ? »
« T’humilier  J’essaie de te réveiller. J’ai pas envie de te brosser dans le sens du poil, te dire que tout va bien. S’il faut que tu me détestes pour ça, j’en prends le risque. C’est ton ego qui t’empêche d’avancer, d’ouvrir un livre, d’essayer, de te tromper  T’en as pas marre de te plaindre et ne pas chercher de solutions ? »

Il continue.

« Regarde nos vies putain. On est devenu amorphe. On vit constamment dans des boîtes. On dort dans une boîte, on prend une boîte pour aller travailler dans une autre boîte. On mange une boîte à midi, avant d’aller chier dans une boîte. Tout ça pour finir notre vie dans une boîte. »

Je suis dans un état de choc.

« T’en as pas marre des « il faut que », « on doit » qui n’ont aucun sens et que tout le monde suit, sans se poser de question ? »
« Euh… »
« Il faut être gentil, il faut être poli, il faut finir son assiette, il faut aller voter, il faut penser aux autres, il faut gagner sa vie, il faut se marier, il faut avoir des mioches. Il faut être beau, il faut être puissant, il faut être invulnérable, il faut, il faut, il faut… »

Anéanti, il m’assène sa dernière remarque.

« T’as pas l’impression que ta vie ne t’appartient pas ? »
« Non », je regarde vers le bas, les larmes me viennent, je n’arrive pas à les contrôler. J’ai l’impression que c’est mon père qui me fait la morale.
« Un homme ne doit pas pleurer ! »
« Ne doit pas pleurer ? Tu viens de me sermonner sur les « il faut/on doit ». »
Il sourit. « Il te reste de l’esprit critique ! »

Avec nos échanges, nous nous approprions le restaurant: un enflammé et une hommelette qui pleure comme une fillette. Le serveur vient vers nous: « Pouvez-vous descendre le ton, vous dérangez les clients ». Le sociopathe me regarde, je le regarde, on se sourit. Il ne FAUT pas trop faire de bruit. « Ca tombe bien, on allait se casser de cette boîte, tu peux garder la monnaie, amigo. »
« Viens, on se casse, on va aller retourner des petits culs serrés maintenant, je vais te changer les idées ». On part dans une soirée proche des anciens abattoirs.

...To be continued