Voici mes dix astuces de sociopathe pour toujours être le meilleur, partout et en tout temps.

L’amorce a fonctionné ? La gratification instantanée, un levier tellement facile à exploiter. Depuis le temps que l’on se connait, toi et moi, tu devrais savoir « qu’être le meilleur » n’a rien d’intéressant. Les actes cachés, pernicieux et la torture psychologique sont tellement plus… jubilatoires, n’est-ce pas ?

Cela me rappelle mon ancien chef, qui arrivait certaines fois au bureau sur un air de « Papa got a brand new bag ».1James Brown, 1967 Il ouvrait la porte et rentrait comme un dieu de la Soul, certainement dans le but d’appâter notre collègue Lucia, une petite Italienne à la poitrine généreuse, la chevelure d’une lionne et un tempérament latin de feu. Elle entretenait le personnage: « Dai, Philippe, meglio dell’originale, wouhhh », disait-elle. Ce à quoi il répondait: « tu as aimé ? », avec son sourire niais de premier de classe. À la recherche de l’approbation de la femelle du groupe. Pathétique.

Qu’on se le dise: dans le bureau, les après-midis prenaient des allures de fiesta. Quand le chef n’était pas là, les souris dansaient. Raoul mettait de l’ambiance: des fois de la trance, d’autres fois de la salsa. Nous hurlions, nous nous empêchions de travailler les uns des autres. Une forte complicité régnait entre nous, comme si nous cherchions à maximiser le temps d’inefficacité. Il fallait ensuite expliquer pourquoi nos projets s’éternisaient. Lucia, tirait vers le bas le col en V de son pull en cachemire. Elle évitait ainsi la séance d’explications. Les hommes, nous regorgions de créativité: impossible d’atteindre le client disait l’un, un autre renversa de l’eau sur son PC, qui fit un bruit de pop-corn espagnol. Et moi, je donnais rarement beaucoup de détails: « Le projet avance bien, mais quelques petits ennuis incongrus me perturbent actuellement. Peut-être que tu pourrais m’aider à élaborer une stratégie, bla bla bla bla ». Utiliser un vocabulaire pédant et solliciter son aide fonctionnait bien. Jusqu’à ce fameux meeting avec les VP2Vice-President et SVP3Senior-Vice-President, où notre chef nous descendit un par un devant les cols blancs. Le réquisitoire. Suite à ces remarques, nos salaires subirent un statu quo. Pas de bonus. Si avant nous ne pointions pas nos heures, maintenant nous étions contrôlés. Et le cachemire de Lucia ne pouvaient plus nous sortir de ce pétrin.

Utiliser un vocabulaire pédant et solliciter son aide fonctionnait bien

Cette affaire mit un coup de froid dans le bureau. Plus de musique, plus de cri de l’Italienne. Les gueules d’enterrement remplaçaient nos fanfaronnades. Certes, nous l’avions un peu cherché, mais lorsque nous dimes à notre chef que notre travail ne nous plaisait pas, il nous rétorqua que nous n’étions pas payés pour nous plaindre. Si nous n’étions pas contents, il ne fallait aucunement hésiter à aller voir ailleurs, car des dizaines de personnes se bousculaient au portillon. Les meetings suivants, quand nous amenions notre avis, il nous lançait des propos du type: « tu n’es pas payé pour réfléchir à ça ». L’argent donnait soudainement une légitimité particulière à tout ce que nous essayions d’entreprendre. Suite à ce commentaire, Raoul répliqua avec un énorme sourire: « Si je te suce, tu nous laisses réfléchir ? ». Plus un mot dans la salle. Si le mot prostitution signifie « vendre son corps pour de l’argent », le fait de vendre « son cerveau pour de l’argent » doit bien s’appeler autrement que travail, non ? Le lendemain, quand Raoul arriva à 8:45, un SVP vint le voir et lui demanda de le suivre. Vingt-cinq minutes plus tard, il repartit avec son carton. « Faute grave », selon la direction. La loi du plus fort l’avait percuté de plein fouet et Raoul n’était malheureusement pas le mâle dominant de l’équipe.

Le bureau prenait des tournures d’état totalitaire, où l’on risquait l’expulsion au moindre mouvement. La peur nous liait les mains et les lèvres. Ils installèrent des caméras dans les couloirs, pour des raisons de prétendue « sécurité ». Hormis les chefs, plus personne ne parlait, ni en meeting, ni au bureau. Le taux d’absentéisme augmentait: migraines, maux de dos, dentiste, diarrhée. Mais la rentabilité et le chiffre d’affaire se capitalisaient mieux que nos problèmes de santé. Lucia prenait du poids.4Prise de poids et stress sont intimement liés.. Elle jurait en italien, « J’ai pris du poids, cazzo di merda », en tapant sur la table du plat de ses deux mains. Elle ne souriait plus, ni ne chantait.

Si le mot prostitution signifie « vendre son corps pour de l’argent », le fait de vendre « son cerveau pour de l’argent » doit bien s’appeler autrement que travail, non?

Pris dans cette spirale infernale, il devient difficile d’envisager des solutions. Nous avions accordé trop de puissance à ce chef, maintenant devenu intouchable et dangereux. La gangrène du travail s’emparait gentiment mais surement de nous. Les critiques nécrosaient notre moral, nous nous putréfions sans même le droit à la parole.

Ce soir-là, en partant du travail, une capsule de CO2 s’est malencontreusement enfilée dans le pot d’échappement de la BMW de mon chef. Deux jours plus tard, alors qu’il roulait sur l’autoroute, la capsule explosa dans la marmite. Boum. Certainement quelques restes de mon passé5Voir la jeunesse du sociopathe… Quand il arriva au bureau, il était rouge écarlate de fureur, mais ne se doutait pas de l’identité de l’auteur. Ce bougre habitait une somptueuse villa à Tolochenaz. Avant de dormir, il ouvrait la grande porte du salon, afin de laisser son chien vaquer à ses occupations nocturnes. Au menu canin de ce soir, un steak de bœuf à l’ancienne, décliné en croûte de « mort au rat ». La plus triste dans l’histoire, allait être sa petite Ludivine. À la guerre comme à la guerre, on ne fait pas dans le sentimental.

À la guerre comme à la guerre, on ne fait pas dans le sentimental.

Le lendemain matin, il arriva d’un calme placide. « Si je trouve le fumier qui a tué mon chien, je le défonce à coup de batte », nous dit-il, sans hausser la voix. Je ne l’avais jamais vu si menaçant. Il savait que ces manœuvres venaient de son équipe. Il avait le choix entre 3 personnes, Lucia étant en « vacances burn-out ». Un matin, alors que j’étais seul dans le bureau, il vint me voir, me regarda profond dans les yeux et me dit avec son haleine de limace indisposée: « Quelque chose me dit que c’est toi qui a buté mon chien. À la moindre preuve, je t’écrase comme un cafard. T’as pigé, connard? ». « Tu te trompes de personne », lui répondis-je. Il reprit: « Tu n’as même pas idée de la manière dont je vais rendre ta vie infernale ».

Deux jours plus tard, le responsable des ressources humaines débarque d’un franc pas dans le bureau. Il demande à mon chef de l’accompagner… Comme un sentiment de déjà-vu. Dix minutes plus tard je le vis partir avec son carton. Il me cracha dessus, avant de quitter l’office.

Depuis qu’il commençait à devenir virulent, je m’étais équipé d’un microphone espion qui enregistrait toutes les conversations. Il suffit d’envoyer une copie aux ressources humaines, en précisant que je désirais « que le problème soit réglé à l’amiable au plus vite, avant toute implication d’avocat ou de journaliste ».

Toutes ces aventures n’auront finalement amené à rien, car deux mois plus tard, j’envoyais mon congé. Lucia retrouva son sourire et sa grosse voix. Raoul, le mélomane éclectique, décida de créer sa propre entreprise de consulting. « Je suis trop Rock’n’Roll pour travailler dans une grosse boîte », m’a-t-il confié la dernière fois que je l’ai vu. Pour ma part, je m’estime chanceux: aucun retour de flamme de la part de mon ancien chef. Il doit bien exister d’autres moyens plus « propres » pour en finir avec la carrière d’un perturbateur. Tellement de choses à apprendre, la vie n’est-elle pas trop belle