N’est pas sociopathe qui veut. Je ne suis pas né sociopathe. Je le suis devenu. Techniquement, selon le DSM 5.0,1Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux, le DSM en anglais je suis un doux mélange de « troubles de la personnalité schizotypique/schizoïde/histrionique ». Des mots. Mais si on se réfère à ce livre, toute la population est tarée.

Cependant il y a des traumatismes et des expériences qui forgent la personne que l’on est. Certains choisissent de subir, de jouer la victime, de se plaindre et de se complaire dans leur misère. Ils se trouvent constamment des excuses pour ne pas « faire », pour ne pas prendre de responsabilité. D’autres attendent un retour de la société. Ça fait d’eux de vrais pantins. Je les adore. Moi, j’ai choisi le chemin inverse.

Il y a une raison pour laquelle les gens ne parlent jamais de leur intimité. Ils savent très bien, que ce qu’ils divulguent, pourrait se retourner à tout moment contre eux. Aujourd’hui, je fais le choix de vous confier mes secrets les plus enfouis, c’est pourquoi vous ne me connaîtrez jamais.

Il y a cette admiration pour les sociopathes: peur de rien, sens de la répartie, des véritables « requins », des séducteurs hors pair. Mais en vérité, il s’agit d’une malédiction.

Ma mère a trimé pour me mettre au monde. Après plusieurs tentatives, elle a finalement mis bas. Elle n’a pas voulu réitérer. « Le coup n’en valait pas la chandelle ». Fils unique, j’étais terriblement materné, chéri, voire adulé. Enfant très souriant, joueur, avec une bonne « bouille », j’ai eu la chance d’être naturellement plus « stimulé » par mon environnement, que l’aurait été un enfant moche. Plus de stimulation implique un développement cognitif plus rapide2Les personnes belles réussiraient mieux dans la vie, et ce, depuis le plus jeune âge. Par exemple ici.. Contrairement à un sociopathe pur souche,3La sociopathie est communément un trouble de la personnalité antisociale j’avais des émotions à revendre. Pipi, sourire. Caca, Ouin. Vomi, bisou. Tout allait pour le mieux du monde. Sauf que, comme dans tout bon conte de Walt Disney, il faut toujours un événement qui entache un peu l’histoire. Un petit enfant qui se fait violer par son père, par exemple. Ou une mère qui se prostitue pour subvenir aux besoins de sa famille. Dans mon cas, c’était bien moins folklorique. D’une banalité telle, que même le 20 minutes4le journal 20 minutes n’aurait pas daigné y dédier une ligne dans sa rubrique des chiens écrasés.

Dans tout bon conte de Walt Disney, il faut toujours un événement qui entache un peu l’histoire.

Mon père, c’est celui qui m’a tout appris. Un « pervers narcissique ».5De puissants manipulateurs. Voir ici par exemple. Un charisme incroyable. Un zizi énorme.6Référence à ma grosse bite de 21 centimètres Il était tellement bon vendeur. Rien ne lui résistait. Il faisait partie de cette première génération de baby-boomers. En fait, ce n’est pas tout à fait exact: il est né à la fin de la deuxième guerre mondiale, sous les bombardements allemands. Je ne peux d’ailleurs pas m’empêcher d’imaginer la scène de conception, qui devait être surréaliste: grand-papa faisant la fête à grand-maman, sur un fond sonore de biplan…7Les chasseurs de la Luftwaffe allemande étaient composés, entre autres, d’avions biplans C’était l’époque où les familles étaient nombreuses. Les vivres, rationnés, valaient de l’or. En tant que dernier de la lignée, tout frêle et tout chétif, il fallait ruser pour obtenir de la nourriture. Manger rapidement pour se resservir. Voler dans le garde-manger pour grossir. Mentir pour survivre. Je pense qu’il a dû assez vite remarquer, qu’en tapant très fort des poings sur la table, tout se débloquait plus rapidement. On gagnait très vite en prestige et on gravissait plus rapidement les échelons sociaux.8Apparemment, les « méchants » réussiraient mieux dans la vie.  Si taper sur la table était un jeu au début, il est très vite devenu une partie inhérente de sa personnalité.9« Fake it until you make it », la malléabilité du cerveau. Voir par exemple le TED talk de Lara Boyd

Mais ce n’était pas que la table qu’il frappait. Je me rappelle qu’il suffisait d’un seul mot, pour qu’il s’enflamme totalement. Cette fois-là, je crois que le sujet de discussion était la cuisson des pâtes. Ma mère dut lui tenir ce genre de propos: « les pâtes sont trop cuites, tu aurais pu les contrôler quand même ». Il partit au quart de tour: « C’est toujours de ma faute, jamais de la tienne. TOUJOURS LA FAUTE À BIBI ». Evidemment, dans ce genre de conflit, il y a une escalade verbale: « Je t’avais juste demandé de contrôler les pâtes, je ne suis pas qu’une boniche dans cette maison », répondit ma mère, d’une voix stridente. Et là, le visage de mon père changea. Ses sourcils se levèrent, sa jugulaire sortit, sa veine frontale apparût, il devint rouge écarlate, tous les muscles de son corps se raidirent, ses yeux s’agrandirent et s’exorbitèrent. Il devenait terrifiant lorsqu’une crise le prenait. Ce jour-là, il arracha sa montre Cartier, cadeau d’anniversaire de ma mère, et il la jeta par terre de toutes ses forces. Elle éclata en mille morceaux. Il partit dans la chambre, d’un pas franc et cadencé. Il ferma la porte tellement fortement, qu’elle claqua derrière lui, comme un coup de tonnerre. Ma mère se mit à gueuler: « Mais ça va pas la tête ? », il ressortit de la chambre aussitôt, le visage totalement transfiguré par la haine. Un danger imminent allait éclater.

Il envoya une claque à ma mère, du dos de sa main. Je pensais que sa tête allait se déboîter, tant elle paraissait désarticulée. Je vis une projection de bave et de sang, qui s’écrasa contre le crépi blanc de la cuisine. Elle tomba, KO. J’étais petit. J’étais pétrifié. Je ne bougeais plus. Je sanglotais. Cette scène devant moi me changea totalement. En quelques secondes, une partie de mon enfance s’était envolée. Ma maman venait de se faire littéralement exploser la tête, elle perdit connaissance le temps d’un instant. Mon père ouvrit la porte de l’appartement avec violence. Il partit en la claquant derrière lui. Je me rappelle du grondement de ce mur qui vibre, sous la violence de la fermeture. Je me suis tout de suite précipité dans les bras de ma mère, qui se faisait du souci pour moi. Quelle ironie, c’est elle qui était défigurée et c’était elle qui se faisait du souci pour moi ! On a pleuré, on s’est enlacé, on a discuté pendant 2h, jusqu’à ce que mon père rentre, l’air de rien. Après ce genre de crises, il se posait sur le canapé et allumait la télé.10Il faudrait 20 minutes pour redescendre d’un emotional hijacking11Voir aussi les articles reliés

J’étais petit. J’étais pétrifié. Je ne bougeais plus. Je sanglotais. Cette scène devant moi me changea totalement.

Voilà, toute ma jeunesse se déroulait de la sorte. Coup sur coup, l’air de rien. Quand ce n’était pas elle, c’était moi qui me prenait « des savatées ».12C’est le nom que l’on donnait aux coups que l’on recevait Pas trop grave, il ne fallait pas que l’on touche à ma maman, moi j’étais résistant. Il avait cette façon d’envoyer les « coup de pied au cul avec élan », à la façon d’un gardien de foot. Quand il ne m’attrapait pas, il lui arrivait de se retourner sur lui-même et de tomber, tellement il s’élançait avec hargne. Une fois, son pied termina sa trajectoire entre mes jambes. J’ai pu voir mon peu de virilité s’en aller, pendant plusieurs heures. Malheureusement, quand il partait dans ses crises colériques, je ne pouvais rien faire, j’étais constamment pétrifié. Un peu comme ces chèvres myotoniques.13chèvre qui s’éfondre sur le côté, quand elle a peur Je n’arrivais pas à me contrôler. Mon corps ne répondait plus. Je voulais partir, mais une partie de moi me retenait… je ne pouvais pas laisser ma mère toute seule.

En grandissant, j’ai vite appris à reconnaître les signes précurseurs d’une explosion colérique, grâce à l’effet « patterno-pavlovien »:14En PNL: Un ancrage négatif si je me trompais, je recevais un coup, qui me ramenait à la dure réalité. Mais j’apprenais, chaque jour. Je me rappelle qu’il y avait un changement dans sa voix, quasiment imperceptible. Une sorte d’inflexion dans le ton, qui était précurseur d’un pétage de plomb. D’autres fois, c’était ses mouvements qui devenaient un brin plus saccadé. Non seulement il fallait faire attention aux micro-expressions, il fallait aussi arborer toute une rhétorique, digne des plus grands diplomates, pour ne pas amener Monsieur hors de ses gonds.

J’avais développé une sorte de syndrome de Stockholm15Amour du ravisseur. On pense notamment à Natascha Kampusch envers lui, j’avais peur, mais en même temps, j’étais admiratif. Admiratif de voir comment il pouvait manipuler les gens. Admiratif de la façon dont il pouvait changer de masque en l’espace d’une seconde. Admiratif devant son entrain à parler et charmer la populace. Il avait un don, pour créer de la pression et la relâcher soudainement, qui rendait les gens complètement mabouls. Sa puissance vocale et sa prestance ne pouvaient qu’imposer le respect, et les gens se conformaient à son autorité, comme s’ils le craignaient.

En grandissant, je détectais avec maestria, les moindres oscillations dans son humeur. Tout ce que j’apprenais à coups de pied au cul, me servait dans la vie de tous les jours. De la « lecture froide ».16Observation des réactions d’une personne Arrivé à l’âge de 14 ans, je me rappelle de l’une de ses crises, où le nez de ma mère craqua sous la violence de sa paluche. Ce soir-là, une force est sortie de mon ventre. J’avais fini d’être chétif, frêle et apeuré. Ce soir-là, mes couilles étaient revenues. Je l’ai pris par le dos, j’ai tiré sa chemise, je l’ai propulsé contre le mur et je lui ai dit d’arrêter ses conneries, sinon je le tuais. C’était la première fois que je découvrais mon côté diabolique, enfoui sous ma personnalité de bisounours déglingué. Il partit. Ce soir-là, il ne rentra pas.

Ce soir-là, mes couilles étaient revenues.

Le lendemain, il téléphona à la maison. Ma mère répondit d’un ton froid. La veille, il avait clairement dépassé les limites que l’on s’était communément fixées. « Passe-moi mon fils », dit-il d’un ton froid et calme. Ma mère m’appela. J’avais peur de ce qu’il s’apprêtait à me dire, je savais que le retour de flamme allait être très brûlant. Du napalm. Voilà qu’il se mit à jouer la victime. « C’est dur de se faire foutre dehors par son propre fils. Tu sais, hier j’ai pris une corde. Je me la suis mise autour du cou, à cause de toi, mon fils. Mais j’ai décidé de te laisser une dernière chance tout de même, mon fils ». Il avait gagné, il utilisait l’arme ultime. Je me sentais tellement coupable. J’avais juste envie de mettre fin à mes jours. Quel fils indigne.

Et la vie continuait. On faisait comme si de rien n’était. Vu de l’extérieur, la famille parfaite. Je n’avais plus d’estime de moi. Je ne regardais plus les gens dans les yeux. J’étais un pot de fleur que l’on déplaçait à sa guise, que l’on utilisait comme preuve de réussite sociale. Je n’étais même plus capable de respirer de mon propre chef. Et tout ce que père demandait, père obtenait. Mais ce qu’il ne s’imaginait pas, c’était le monstre qu’il était en train de créer…

la suite dans la partie 2