L’être humain se comporte comme un ressort: quand on le met sous pression extrême, il se déforme ou se compresse. Quand il se déforme, il chute, inexorablement: dépression, alcool, voire démence. Cependant, quand il est assez résistant pour renvoyer toute son énergie potentielle, un carnage se profile.

La vie avançait gentiment à la maison. Les protocoles, suivis à la lettre. Manger à midi, dimanche à la messe, les pâtes cuites à la perfection. Carpe Diem ? Non. La montée d’hormones juvéniles n’arrangeait en rien les relations parentales devenant de plus en plus conflictuelles. Quelle puissance cette testostérone qui coule dans les veines. Les muscles grossissent, la voix s’aggrave, les bourses s’élargissent. « L’âge bête » apportait son lot de surprises, les tentatives de révolte commençaient. Mais le putsch était impossible, on savait mater les jacqueries à la maison. La guerre se déroulait au niveau psychologique.

Les vacances d’été. Un soir, alors que je mangeais une glace, il1voir partie 1 me lança une phrase meurtrière: « Petit cochon. Tu deviens gras comme un petit cochon », d’une voix lente et douce, le sourire en coin. Je vomis ma pralinato2Les glaces: https://www.frisco.ch/fr/pralinato ce soir-là. À la prononciation de ces mots, je me rappelle regarder par terre d’un air soumis. Un air soumis, j’y reviens souvent à cet « air soumis ». Petit cochon, soumis. La honte m’envahissa, toutefois je ne pleurais pas, parce qu’un garçon ne pleure pas. J’étais cependant décidé à lui montrer qu’il avait tort. Ce soir-là, je rejoignis ma chambre à la tombée de la nuit. J’établis un plan pour les jours à venir.

Le lendemain, le réveil sonna à six heures. Je débutais la journée par des abdominaux. Impossible d’en aligner vingt, j’étais courbaturé, fatigué. Courbaturé devant ma pitoyable condition physique. Fatigué devant le travail à accomplir. Plus les jours passaient, plus je m’ajoutais des contraintes. Petit cochon. Si initialement ce n’était que quelques abdominaux, j’atteignis très vite une centaine le matin, suivis de quelques dizaines de pompes. Je partais ensuite pour une course de cinq kilomètres, à jeun. Après le repas de midi, j’attendais une heure, le temps de digérer et déféquer, avant d’enjamber mon vélo pour deux heures de randonnée. Trois fois par semaine, je finissais la journée par de la natation. À chaque pas, à chaque coup de pédale, à chaque brasse j’entendais « petit cochon » et je revoyais ce sourire pernicieux. L’été s’écoula à un rythme effréné. À la rentrée, dans les vestiaires, mes camarades me regardaient, les yeux remplis d’admiration. « Qu’as-tu fait  » Enfin de la reconnaissance. C’était bon ! Pourvu que cela dure. Petit cochon se métamorphosait en grand porc.

À chaque pas, à chaque coup de pédale, à chaque brasse j’entendais « petit cochon » et je revoyais ce sourire pernicieux.

Si je me transformais en homme, musculairement parlant, le reste ne suivait pas. Les filles ne m’intéressaient guère. À vrai dire, je ne les méritais pas. Petit cochon. Par contre, je devenais accro à la reconnaissance, qui me poussait à en faire plus, pour obtenir plus et être reconnu. Je m’érigeais en un vrai produit du capitalisme: corps de rêve, bonnes notes, bonne éducation; tout ce que la société attendait de moi. Tout pour exister dans les yeux des autres.

« L’âge bête ». Il me fallait décompresser. Un besoin de jouer avec le feu. À l’époque, internet ne subissait pas la répression actuelle de l’oncle Sam. Un peu de chlore pour piscine et de lait entier, confinés et mélangés dans une bouteille en PET, et nous voilà muni d’un redoutable pétard. Mes préférences se portaient tout particulièrement sur les recettes à base de nitrate de potassium. Il était possible de se le procurer à la droguerie du coin, moyennant une signature et un contrôle d’identité. Je préférais donc l’extraire directement de terres fertiles. Le processus, plus long, garantissait l’anonymat. Pas de trace. En compagnie d’un copain, on passait nos après-midis à remplir une boule de tennis de têtes d’allumette, que l’on enroulait dans du papier d’aluminium. On y ajoutait une mèche imbibée d’alcool et BOOM. Un dimanche, on colla l’une de ces boules magiques contre la porte de l’école. BOOM et Glinglingling aussi. Le lundi matin, le corps enseignant parlait d’acte criminel. Depuis quand « faire péter » une porte un dimanche, jour du Seigneur, était un acte criminel ? On nous démasqua très rapidement. Mon pote, criblé de remords, avait tout balancé à ses parents. Je ne pouvais pas vraiment lui en vouloir, de choisir la loi, la justice, la « bonne conscience » plutôt que nos liens amicaux. Peut-être, avions-nous légèrement dépassé les limites ce jour-là… je pense qu’il ne pouvait simplement pas encaisser la charge émotionnelle. Fayot. Dorénavant, lorsque je faisais une connerie, c’était seul, ou je devais apprendre à mieux choisir mes acolytes. 

Depuis quand « faire péter » une porte un dimanche, jour du Seigneur, était un acte criminel ?

Le service militaire obligatoire m’arracha du cocon familial. Il était venu le temps d’affronter ma mentalité nihilo-libéro-capitaliste à un système répressif, communautaire et conformiste. J’allais goûter au pseudo-totalitarisme en carton que ces petits bonshommes montèrent de toutes pièces au fil des années et des batailles. Après une journée d’accueil, à l’ambiance bon enfant, on offrait une combinaison de camouflage à chaque recrue. Je me prêtais volontiers au jeu du costume, même avec une certaine fierté. Les ordres coulaient, on les exécutait sans trop rechigner. La nourriture, pas si dégueulasse. Comme chaque personnage était le clone sartorial3anglicisme: relatif au style, la couture. de son camarade, on apprenait très vite à reconnaître une démarche, une voix ou même un raclement de gorge. Si au début, « tout était beau, tout était rigolo », le gommage de toute individualité, l’utilisation de la pression sociale pour tuer tout embryon de velléité et l’effet de la psychologie des foules, m’ont tapé sur le système. À nouveau des règles stupides… mon ressort se retendait. Les officiers prenaient un air autoritaire lorsqu’ils donnaient des ordres. Toutefois ils ne possédaient pas le charisme paternel, ils paraissaient des Arlequins plutôt que des Lecters4Hannibal Lecter. Quand on ne suivait pas les ordres, ils nous offraient des défis sportifs en guise de punition: pompes ou course à pied. Tout ce que j’aimais, tout ce dans quoi j’excellais. « Vous n’avez pas été assez rapide, nous allons exécuter 30 pompes », hurlait le lieutenant, avec un horrible accent appenzellois. Nous obéissions, en râlant, à coup de « Maissss… », « Rooooo » ou encore « Fait chier ».

Quand on intègre un groupe, le profil bas est de mise. Se faire accepter par ses pairs. Paraître inoffensif. Si au début je suivais bêtement les ordres, j’ai très vite ajouté du piquant à ces micro-challenges. Les officiers se voyaient dans l’obligation d’exécuter la sentence avec nous. Un jour, énervé par l’excès de zèle de ces Strumpfs verts, je dis: « Lieutenant, chaque personne doit prendre une recrue sur son dos. Mbassouf, viens sur mes épaules ». Le lieutenant ne comprenait pas ce qu’il se passait. Je me mis devant lui et je fis mes pompes, mon camarade sur les omoplates. « Sur les poings, Lieutenant. Quand on donne une punition, on la tient ou on se la coince ». Arrivé à la trentième répétition, les poings en sang, je lui dis: « encore cinq ». À la trente-cinquième, je continuais. Jusqu’à cinquante. Toujours sur les poings. Toujours avec Mbassouf sur le dos, qui m’encourageait. Ce n’était pas que Mbassouf, c’était tous mes partenaires de guerre qui criaient à l’unisson: « encore une, vas-y, encore une ». Plus je pompais, plus le lieutenant perdait en crédibilité. Petit cochon. Seule la loi du plus fort, la loi de la jungle régnait dans cet univers hommasse. Cette histoire fit le tour de la caserne en quelques minutes. Les haut-perchés me remirent à l’ordre, en profanant des menaces d’incarcération pour mauvaise conduite. Ils savaient que, dorénavant, j’allais prendre leurs défis sportifs très au sérieux.

L’épisode des pompes m’amena du prestige. De la reconnaissance, que c’était bon! Les camarades me félicitaient et m’encourageaient à réitérer l’exploit. Les gradés me craignaient, je passais au grade d’ennemi public numéro un. Mon air soumis se transformait en un ego surdimensionné. Je devais compenser pour toutes ces années de prostitution émotionnelle. Les chefs de section, surtout l’Appenzellois, m’avaient dans leur collimateur et contrôlaient chacun de mes faits et gestes. Cependant, dans la vie, il faut quelquefois un peu de chance. Après une sortie de tir, une balle de pistolet errait dans le couloir de la caserne. Cette munition valait de l’or, car il était strictement interdit d’emporter des cartouches hors du stand de tir. Des trois lieutenants5seuls les officiers possèdent des pistolets, les soldats tirent au fusil, un seul sortait du lot, avec ses propos véreux et son comportement de moustachu allemand. Celui qui me mettait le plus de bâtons dans les roues. Je le pris en aparté. D’un air hautain et condescendant, il me dit: « Qu’est-ce qu’il y a recrue ?Je n’ai pas beaucoup de temps, dépêchez-vous ». Je sortis la balle de ma poche. À ce moment-là, il la regarda, un peu trop longtemps à mon goût. Il me dit, dans les yeux: « Que faites-vous avec ça, je vais vous dénoncer ». « Je l’ai trouvée dans le couloir et j’ai une vague idée de la personne qui aurait pu la perdre. Je m’annonce partant cher lieutenant ». Je quittai la pièce en conquérant, avec le genre de visage que l’ont fait quand on a bien écrasé quelqu’un, le sourire narquois, la rage au ventre. Petit cochon. Depuis cet épisode, la dynamique changea, je pouvais à nouveau respirer.

Mon air soumis se transformait en un ego surdimensionné. Je devais compenser pour toutes ces années de prostitution émotionnelle.

Les jours avançaient. Les ordres coulaient. La pression augmentait. Conformisme. Je faisais le guet, la nuit, pendant que mon camarade valaisan fumait sa clope, ou son pétard. Il comptait sur moi. Je comptais sur lui. Je savais que ces petits coups de main que l’on se donnait « contre le système », nous liaient très fortement. On dormait dans la même chambre. Plus tard, on élaborait nos plans ensemble. Ses ennemis devenaient mes ennemis et vice versa. On allait pisser dans les chaussures des élus, lorsqu’ils dormaient. On collait de petits carrés de saumon sous la table des officiers, qui putréfiaient sous la chaleur. On partait en commando dans la cuisine, que l’on surnommait « opération Maricon ». Si les militaires choisissaient des noms incroyables pour leurs campagnes, comme « Watergate » ou « Star Gallactica », nous aimions leurs donner le nom d’insultes, empruntés aux langues non-fédérales. À l’appel, toute la compagnie restait au garde-à-vous pendant des heures, afin de trouver le coupable. Ni lui, ni moi ne disions mot. Je ne connaissais pas son passé, il me ressemblait, il me plaisait. À deux, on était plus fort. À deux, on imposait notre loi et semait le chaos. On réveillait une partie de la troupe à trois heures du matin, en allumant la lumière et en hurlant « réveil en chambre », avec un accent suisse-allemand à couper au couteau. Enlevez le sommeil à une équipe et vous créez des instabilités: les esclaves deviennent colériques et difficiles à gérer. Suite à nos activités furtives, ils augmentèrent grandement la sécurité. Ils instaurèrent une ronde à l’intérieur des bâtiments. Le bûcher attendait les faiseurs de trouble. On s’est d’ailleurs fait attraper une fois, en plein complot: « Was machen sie ? Das ist verboten », nous hurla un mouton vert. « Wir machen Pipi und wir sind rencontré hier ». Il n’allait pas nous enfermer sous prétexte que nous nous étions rencontrés, par le plus grand des hasards, aux toilettes.

Nous ne pouvions plus vaquer à nos occupations nocturnes. Un soir, alors que les autres rêvaient d’onanisme sur le ventre de la femme à Morphée, il me réveilla et me dit: « J’ai réfléchi. Il faut que l’on défende nos camarades. Ce que tu as fait l’autre jour avec les pompes… il faut développer ça ». Je ne comprenais pas vraiment où il voulait en venir. Le lendemain, un compère un peu gras et engourdi se faisait hurler dessus. Le tasson parlait avec un accent du Jura Bernois, qui piquait les oreilles de tout être humain naturellement constitué. Comme punition, il devait effectuer… des pompes. Mon pote, me dit: « vas-y, va faire des pompes avec lui ». Il était le cerveau de l’opération, j’étais les bras. Je m’avançai vers le sergent: « C’est facile de se prendre à des personnes peu sportives, sergent ». « Ce n’est pas à vous que je parle, soldat ». « Je l’ai bien compris ». Je faisais les pompes au côté du grassouillon. Un pour tous, tous pour un. Je l’encourageais en lui disant: « Laisse-toi pas faire par le sergent, bas-toi, putain ». Il hurlait en poussant ses dernières flexions. À la fin, il me remercia. Il devint une nouvelle recrue dans notre équipe. On avait trouvé le moyen de contrer l’autorité, en s’aidant mutuellement. L’éminence grise valaisanne émettait les idées et je les exécutais avec mes gros bras. Il exploitait à plein régime mon énorme besoin de reconnaissance. Cet ami croyait en moi, il me donnait tout ce que je n’avais jamais reçu, un « bien joué », « bravo », « bon travail ». Il était gentil, positif et trouvait toujours des solutions à tout problème. Il utilisait cette formule: « Ca serait cool si on faisait… tu ne trouves pas  » J’étais complètement emballé par ses idées. Je n’étais plus le soldat de l’armée… j’étais le sien.

En quelques jours, nous étions à la tête d’une vraie mafia, avec ses règles. Les balances, on les lâchait. Les soldats avaient tout intérêt à nous rejoindre: entre nous, on se passait la viande séchée, les clopes, les vivres. Et quand on sortait, le Valaisan emballait les filles, qu’il refilait aux soldats les plus méritants. Le peu d’argent que l’on gagnait, on le réinjectait dans le système. On ne pouvait pas soudoyer directement les camarades, à coups de billets. Les Suisses n’aiment pas ça. Par contre, la version « transformée », en cigarettes, en bouffe ou en services, quelquefois douteux, était devenue notre monnaie d’échange. Du troc. Les cuisiniers appuyaient nos démarches. La nourriture des contestataires se voyait entachée. Elle devait contenir un taux de bactéries fécales bien plus élevé que la moyenne. Dix à vingt milliards de fois au moins. On s’aidait face à l’adversité. On laissait traîner des papiers de pétards artisanaux, par-ci, par-là. Tout l’art de la suggestion… nos camarades venaient nous montrer leurs dernières découvertes. « Regarde, on peut façonner un pétard avec du lait et du chlore. Il y a une piscine pas loin. Ça pourrait être marrant, non  » Et mon pote rigolait, il disait que oui, « ça pourrait être marrant ». Ils explosaient les bouteilles dans les chambres des Suisses-allemands. Le lait se propulsait contre les murs, dans les lits. Et le bruit, pétrifiant. La loi du silence. L’omerta. Aucun n’ouvrait la bouche. On avait réussi à faire pivoter l’autorité, jusqu’à ce fameux soir… un gars de la bande attendit un premier-lieutenant dans un coin de la cour. Ce soir-là, il lui fit la tête au carré. On s’était promis de s’aider dans l’adversité. Il était en prison. Le jour suivant, le commandant de compagnie, qui me faisait terriblement peur avec sa gueule de bulldog chauve, vint me voir. J’ai sincèrement cru qu’il allait me péter la gueule. « Recrue, vous êtes réformé avec effet immédiat, vous êtes prié de quitter la caserne sur le champ ». Dire que je me projetais dans la peau d’un général… Adieu armée.

La loi du silence. L’omerta. Aucun n’ouvrait la bouche. On avait réussi à faire pivoter l’autorité.

De retour au gîte patriarcal, je consultais un psychiatre pendant plusieurs semaines. Cela faisait partie du « package de renvoi ». Ce fut une expérience très agréable, j’ai beaucoup appris sur ma personne. Cette psy, qui interprétait chacune de mes paroles, me frustrait avec ses remarques moralisatrices. J’avais une gênante impression de ne pas avoir ma place dans cette société. Cependant elle m’a convaincu d’apprendre… d’apprendre la psychologie humaine et l’influence. Quand j’y repense, cet ancien camarade valaisan était passé maître en la matière. Je voulais son savoir, son cerveau, mais je n’étais pas encore prêt à admettre qu’il m’avait instrumentalisé comme un pantin.

Si la vie continuait son cours et que je commençais à comprendre les relations de force entre hommes, un « domaine » tout particulier m’incommodait, voir me chagrinait, tant mon incompétence et ma maladresse me mettaient mal à l’aise: les femmes…

To be continued