9 PM dans cette ville qui ne dort jamais. Des lumières à profusion, des sons de toute part, des odeurs à plein nez. Tous les sens sont exacerbés: Bling bling bling, ça scintille, ça sent le burger et la frite. Les gens marchent sous une chaleur torride et se promènent d’hôtel en hôtel, pour passer le temps et dépenser de l’argent.

On se regarde. Un bourrelet par ci, un teton qui pointe par là. Des femmes dénudées nous prennent dans les bras pour prendre une photo et nous éjectent illico presto quand nous ne voulons pas dépenser un dime pour un cliché. Le personnel dans les établissements est au service du client. Il en devient pédant, tant les formules de politesse ne veulent plus rien dire. « Bienvenue dans notre hôtel Monsieur. Avez-vous passé une bonne journée jusqu’à présent ? », me demande une femme derrière son guichet. Le protocole est de répondre « Oui, c’était bien“ et d’ensuivre l’affirmation par la requête.

Ce personnel s’est inéluctablement créé une carapace au fil du temps, pour ne pas absorber l’humeur du client. De parfaits humanoïdes, ne laissant transparaître aucune émotion. Cela fait froid dans le dos comme cette ville a réussi à tuer toute interaction sociale. On ne perd plus de temps à discuter avec la caissière, car le “temps, c’est de l’argent” et il vaut mieux l’investir d’une autre manière que dans une discussion puérile avec la plèbe.

Le politiquement correct a pris le dessus, les discussions suivent une logique de script préparé, à l’image d’un automate fini 1https://fr.wikipedia.org/wiki/Automate_fini. Le terrain est propice aux interruptions de schéma 2http://www.neobienetre.fr/pnl-linterruption-dun-schema/; une réponse complètement décalée va créer un « bug » dans la tête de l’interlocuteur.

Le terrain est propice aux interruptions de schéma; une réponse complètement décalée va créer un « bug » dans la tête de l’interlocuteur.

Le prénom – affiché sur la poitrine de chaque employé – prête sujet à rebondissement. Ils s’appellent « Lupe », « Silvia » ou “Shu”. L’habit qu’ils portent, ne les mettent absolument pas en valeur: mal taillé, souvent trop large et de couleur terne. On dirait que l’on a volontairement cherché à amoindrir leur statut social avec une tenue dégradante.

Tant qu’à être un “client-roi”, autant se comporter comme un despote éclairé. “D’où venez-vous ? » Cette simple question les fait sortir de leur bulle hypnotique. Enfin quelqu’un qui s’intéresse à ces étrangers, à ces “deltas » de la société 3Aldous huxley – Brave new world éduqués à adopter un comportement submissif pour donner un pouvoir maximal au client.

L’accent frenchy aidant, je pose rapidement des questions “privées” à chaque personne: « Quelles sont sont vos origines ? », Il y a tellement d’asiatiques, d’afro-américains et de latinos, que la question devient légitime. Racisme ? Non. Métissage, je te choie. « Aimez-vous cette ville « , la plupart du temps, c’est un « non » ou un « on s’habitue à force »… quel fatalisme, mais au moins je ne suis pas le seul à trouver puérile ce Disneyland pour adultes. La file s’agrandit derrière moi. On discute. Un moineau vient de déféquer sur une statue en plastique, la fiente dégouline sur le nez du Dieu grec. Madame est une véritable indienne d’Amérique, mère de deux enfants. Ils ont eu une bonne éducation me dit-elle, on peut lire la fierté sur son visage. Au passage, elle m’offre des bons pour des cafés, car ça lui a fait vraiment plaisir de discuter. Je vais me rappeler de vous, Mercedes.

Les jours passent, tout s’articule autour de l’argent. A part dépenser, il n’y a simplement rien d’autre à faire. Tout va trop vite. “High-five” à Joker dans la rue. Il parle plusieurs langues et il a un déguisement à couper le souffle. Les bons jours, il se fait 150$, mais il m’avoue mourir de chaud dans son costume. Ce qui le motive, c’est de voir tous ces visages et tous ces sourires. Plus tard, une fille distribue des chocolats, que je refuse allègrement. “Mais c’est gratuit” me dit-elle. “Justement, je veux absolument payer” 4https://en.wikipedia.org/wiki/Reciprocity_(social_psychology).

Je rentre à l’hôtel. J’ai envie de monter au 26ème étage. Mais pas question de prendre l’ascenseur. Défi du soir, bonsoir. Où sont les escaliers ? Je parle à l’agent de sécurité. Il me dit que c’est impossible de prendre les escaliers. Ce soir, je feinte la claustrophobie; des escaliers doivent bien exister, ne serait-ce que pour évacuer en cas d’incendie. J’arrive à le convaincre.

Ce soir, je feinte la claustrophobie; des escaliers doivent bien exister, ne serait-ce que pour évacuer en cas d’incendie. J’arrive à le convaincre.

26 étages plus tard, mes mollets et mes quadriceps me font comprendre que ce n’était pas sympa de leur avoir fait subir ça. J’arrive avant l’agent, qui m’ouvre la porte. Lui, est monté en ascenseur. Je le remercie en lui disant que c’est l’agent « le plus cool de la journée ». Je l’invite aussitôt à prendre un verre d’eau avec moi, aux toilettes. Evidemment, il refuse, mais le compliment passe de manière furtive, sans lever des messages d’alerte de type “faux compliment”. Du Pavlov amélioré 5https://en.wikipedia.org/wiki/Ivan_Pavlov.

Dimanche, je vole hors de cette ville pour un climat plus frais. Respirer, enfin. Les gens sont maigres ici. La personne à ma droite ressemble à un surfer, il a l’air sympa. « Tu viens d’où, on dirait que t’es un surfeur ». Il rigole, il vient d’une petite île Australienne. Les clichés et stéréotypes ont du bon quand il s’agit de communication. On parlera 15 minutes de voyages, de famille et de rêves…

Sur la quantité d’interactions, certaines se sont moins bien passées. Un petit « fuck off » malencontreusement placé m’a valu quasiment un appel à la police et des excuses à outrance. Des gourdes par-ci, par-là, notamment sur la proxémie 6https://fr.wikipedia.org/wiki/Prox%C3%A9mie qui n’était maladroitement pas toujours respectée. Les gens se mettent à fuir le regard, ils deviennent nerveux, interposent leur épaule, croisent leur jambes. A trop jouer avec les limites, on finit certaines fois par les transgresser…

Pour beaucoup de monde, parler à un inconnu est une expérience traumatisante. Les raisons sont nombreuses 7http://www.calmclinic.com/anxiety/symptoms/fear-of-talking, mais ce qui est étonnant, c’est que c’est un peu comme se jeter dans l’eau froide: si les premières secondes sont difficiles, le cerveau finit par s’habituer. La première personne est difficile à aborder, puis quelque chose se passe dans la caboche: la petite voix interne se tait soudainement, les sens s’affûtent, on devient « in the zone » 8https://en.wikipedia.org/wiki/Flow_(psychology). Le fun s’installe, plus rien ne semble vouloir arrêter la journée.

Encore une aventure qui part dans tous les sens !

A lot more to come…