« Cannelle  Viens, c’est l’heure de manger ». Un oiseau dans la gueule, elle marche fière, comme si elle venait de remporter les jeux olympiques. L’animal a les ailes percées, il n’ose plus bouger. « Bravo Cannelle », je la félicite en lui caressant la tête1http://animaux-passion.fr/comportement-chat/mon-chat-ramene-ses-proies-comment-reagir-001224/. Elle ronronne et ne semble plus s’intéresser au volatile, son estomac ayant pris le dessus. Il boite. Son sang coule sur le carrelage. Les ailes écartées, il essaie de s’enfuir, en faisant de petits sauts. Je prends ma birkenstock2Les savates – http://www.birkenstock.com/ que je pose délicatement sur son crâne. « Crack », comme un bruit de noix qui se brise. Un petit gel blanc gicle à une trentaine de centimètres. Pas étonnant que ces animaux soient si idiots. Et voilà que ma cuisine ressemble à un mauvais patchwork. Pas d’extrême-onction, mais je viens de lui offrir le plus grand des cadeaux.

J’amène la carcasse dans la poubelle de l’immeuble.  Ma voisine me surprend, le cadavre à la main, pendouillant par une aile. Elle ne paraît pas choquée. J’ai envie de l’inviter et de la draguer, elle me plaît. Madame doit avoir l’habitude que les hommes lui courent après. En fait, je n’ai pas envie d’être son prochain trophée. Je ne peux pas m’empêcher de penser au bruit que ferait sa tête dans un étau, connaissant la même fin que ma charogne. Avec sa gueule d’amour, le résultat devrait être saisissant.

Au moment de jeter la dépouille, un policier m’interpelle. Dommage pour lui. « Que faites-vous, Monsieur ? », me demande-t-il d’un ton autoritaire. « Je n’ai pas envie de retourner en prison », lui répondis-je, avec une grande désinvolture. « Qu’avez-vous fait pour faire de la prison ? », rétorque-t-il. « Homicide d’un agent de l’ordre, mais c’était il y a longtemps, j’avais 15 ans ». Il ne semble pas apprécier mon trait d’humour. « Vous voulez jouer au con, alors jouons aux cons », me dit-il. Il m’embarque. Je me retrouve à l’arrière de la voiture de patrouille.

« Vous voulez jouer au con, alors jouons aux cons », me dit-il. Il m’embarque. Je me retrouve à l’arrière de la voiture de patrouille.

« J’ai buté un de vos collègues, je suis désolé, OK  » Il ne répond plus. J’ai peut-être poussé le bouchon un peu trop loin.

Je me retrouve dans une salle, en observation, avec trois autres pauvres types comme moi. Enfin… ils ont le malheur d’être noirs, eux. Ils se sont faits attraper, les poches remplies de drogues « prêtes à la consommation ». Quelques minutes plus tard, un autre policier me sort de la cellule. Il ne se présente pas, les règles de courtoisie semblent ne pas s’appliquer en ce lieu. Il a une tête d’inspecteur allemand, avec son borsalino brun et sa veste Prince de Galles, vieillotte. Quel cliché! D’une cinquantaine d’années, il porte une alliance et a un peu d’embonpoint. Probablement une femme qui prépare de bons petits plats. Il a les épaules larges, une mâchoire carrée, une musculature imposante. Son comportement, sa manière de parler et de bouger, me laissent à penser qu’il doit être père d’au moins une fille.

« Alors comme ça, on a buté un flic ? », me demande-t-il avec un grand sourire; le genre de sourire que l’on fait lorsque l’on veut donner une leçon à quelqu’un; le genre de sourire que l’on adopte quand on se sent supérieur à sa proie.  Je suis en position de faiblesse dans cette petite pièce borne, je ne peux effectuer aucune manoeuvre pour reprendre du pouvoir. « Et ça vous fait rire de raconter ce genre de connerie à un agent ? ». Ma petite voix me dit: « Oh oui, c’est tellement drôle de voir la tête qu’il a faite, quand je lui ai dit que j’avais buté un compère ». Mais cette fois, je me tais. Je ne dis rien. Je ne veux pas plus aggraver mon cas. Il me pose des questions. Toujours les mêmes. Toujours avec ce sourire narquois. Il pose les pieds sur la table et s’allonge sur la chaise, les bras derrière la nuque, certainement pour affirmer son statut de chef. Je me recroqueville sur moi-même, j’adopte une position de soumis, je regarde constamment vers le sol. Il a pourtant un stylo devant lui… et la carotide bien visible. Un bout d’histoire pourrait s’écrire…

Il a pourtant un stylo devant lui… et la carotide bien visible. Un bout d’histoire pourrait s’écrire…

Son collègue entre dans la salle: « Denis, il y a un téléphone pour toi ».

Trois heures plus tard, je casse soudainement le rapport de soumission. J’accroche son regard, que je ne lâche plus. J’adopte une position large. Il comprend la comedia dell’arte dans laquelle je me lance. « Monsieur joue au clown maintenant ? », me dit-il. « Qu’on me donne six lignes écrites de la main du plus honnête homme, j’y trouverai de quoi le faire pendre3Cardinal Richelieu, voilà pourquoi je me tais depuis tout à l’heure, monsieur l’agent.«  Il ne semble pas comprendre la référence. Je sais qu’il ne va pas me garder plus de 24 heures, la loi joue en ma faveur pour une fois. Il finit par m’oublier et me laisse errer au fond de ma cellule.

Après une journée, je suis psychologiquement et physiquement fatigué. L’agent de la veille me lance un « Casse-toi petit con », avant d’ouvrir la porte de l’oubliette pour me laisser partir. Il a bien dormi, ça se voit. « Les hommes puissantsil ne faut pas les toucher, ou quand on les touche, il faut les tuer4Machiavel – Le Prince. À bientôt Denis. Saluez votre fille de ma part. » À ce moment-là, ses yeux s’ouvrent un peu plus que d’ordinaire et ses pupilles se dilatent. Je pense l’avoir touché de plein fouet.

On peut donc rire de tout, mais pas avec tout le monde. Merci pour cette journée, Cannelle, pour cette montée d’adrénaline. Cependant, c’est la dernière fois que l’on m’y prend. Dorénavant, je me ferai plus discret.

De nouveau cette voisine qui rentre en même temps que moi. Je n’ai pas envie de la voir, ni de lui parler. Et merde… Elle me demande si je vais bien, après l’histoire de la veille, car j’avais l’air tellement indifférent, le volatile à la main, qu’elle pensait que j’étais en état de choc. Trop gentille… c’est un trait de personnalité que je n’apprécie guère, ça rend les personnes manipulables.

« J’ai une envie particulière de meurtre ce soir. Viens prendre un verre, je serai de mauvaise compagnie »

Je lui lance: « J’ai une envie particulière de meurtre ce soir. Viens prendre un verre, je serai de mauvaise compagnie », d’un ton glacial. Humour noir  Elle me regarde, ses yeux se plissent, esquisse un sourire en coin et me dit « J’ai des dizaines de personnes dont j’aimerais me débarrasser… » L’arroseur, arrosé. Elle bluffe. Elle me le dit avec une telle légèreté et décontraction. Serait-ce un masque, cette gueule d’ange, ces cheveux lisses et ce corps parfait  « Miss conformisme » jouerait-elle un double jeu?

« Tuer… un mal pour un bien, n’est-ce pas ? » lui dis-je. « Je ne crois pas au bien, au mal ou à l’homme », me répond-elle. J’ai presque l’impression qu’elle pourrait être ma Bonnie5Bonnie & Clyde… mais méfiance ! La soirée s’annonce intéressante.