Je suis dans le bus, il est bondé. Je viens de me tordre la cheville, je ne peux plus marcher. Je m’assieds, une vieille dame entre. Elle me regarde, je la regarde aussi. Je vois des regards se tournant vers moi, j’entends des « Tsss » avec des têtes qui bougent avec un air de mépris. Je n’ai ni envie de me justifier, ni envie de porter une pancarte indiquant mon accident ou encore porter des béquilles. Je me sens jugé, les regards me fustigent, mais je ne vais pas bouger pour autant. Je ne peux pas leur en vouloir, moi aussi je juge vite. La personne me fustigeant n’a pas d’allure. J’ai envie de lui donner deux francs pour qu’elle s’achète une façon. Elle ressemble à une grenouille de bénitier ayant fait abnégation de sa personne.

La pression de groupe me fascine. Dans un but de conformisme et d’acceptation sociale, les gens sont prêts à faire n’importe quoi. L’autre jour, je me suis retrouvé au milieu d’une bagarre.

Un groupe de costauds s’approche de moi. Ils voulaient mon argent et me casser la gueule.  

Un groupe de costauds s’approche de moi. Ils voulaient mon argent et me casser la gueule. Comme dans tout groupe, un leader et des moutons de Panurge. Je m’approche du plus faible de l’équipe, je prononce un discours abscon pour créer de la confusion dans son cerveau de génie. Aussitôt, je lance un violent coup dans le nez du gringalet, il est assommé et s’écroule à terre. C’était presque trop facile. Pris de panique, le reste de l’équipe fuit, le tirant par les bras. Un gros bras m’avait appris ce petit tour de « casse-casse ».

Bonté divine, ne va-t-on pas me lâcher aujourd’hui, me laisser finalement vivre tranquillement sans devoir rendre de compte  Je vais passer un bon moment à l’opéra, devant une flûte enchantée. L’entracte arrive, bien méritée pour les chanteurs, fatigués à coup de « Ha ha ha ha » et « hi hi hi hi ». Durant l’intermède, Papageno en personne (et ses confrères) collectent de l’argent pour le soutien des chanteurs d’opéra. Les heureux donateurs se voient décorés d’un petit auto-collant. Le billet m’aillant déjà coûté un rein, je décide de ne rien donner. Je ne fais donc pas partie du club des bienfaiteurs, je dois certainement ne pas être touché par la condition précaire des artistes.

Je rentre, il est tard, un peu dégouté par toutes les notions de conformisme et de pression sociale de la journée. J’ai encore un peu de sang sur mon pantalon, souvenir d’un uppercut exécuté avec maestria.

J’ai encore un peu de sang sur mon pantalon, souvenir d’un uppercut exécuté avec maestria.  

Je prends un raccourci, en passant par une zone « riverains autorisés ». Pour ajouter à la poisse de la journée, un flic m’arrête. Je lui explique que je suis navré, mais que je suis crevé et pressé de rentrer. « Imaginez-vous si tout le monde fait comme vous » me répond-il. Je suis dépité. Toute la société semble tourner autour de cette pseudo appartenance. Mais je ne suis pas « tout le monde », je suis moi. Moi avec mon esprit vindicatif, moi avec mes idées crapuleuses, moi avec mon inéluctable envie de conchier la société toute entière.

Accablé par cette journée socialement éprouvante, je m’écroule sur mon lit. Il semble que société et individualisme ne font pas bon ménage en ce bas-monde. Je me rappelle que « La liberté de chacun commence là où s’arrête celle des autres ». Ou peut-être le contraire, je ne me le rappelle plus vraiment. Ce soir, j’ai ce sentiment d’oppression qui me pèse, je ne me sens plus libre. Mais quelle mouche a piqué cette société  A quel moment a-t-elle décidé d’accepter ces contraintes  Et surtout, pourquoi les a-t-elle acceptées  Je m’endors d’un sommeil profond. Demain peut-être qu’en me réveillant, moi aussi je serai un mouton…