Trois ans que je contemple les barres parallèles devant moi.

Je connaissais Goni depuis l’âge de cinq ans, il arrivait des Balkans. Goni était un beau brun, le cheveux dans le vent, avec un sourire et un charisme que j’enviais. Nous avions l’habitude de jouer au jardin d’enfants ensemble. A l’époque, on essayait de sauter le plus loin possible à la balançoire. Quand on était fatigué, on mangeait un pain au lait garni d’une branche au chocolat, une fois chez lui, une fois chez moi. On a grandi, on a commencé à avoir nos premières histoires d’amour et de fesses. On avait pris l’habitude de débriefer nos dernières performances, sur un ton salace et gras.

Ce n’était pas rare que nous tombions amoureux de la même fille. Une petite crasse par-ci, une petite crasse par là, tout était bon pour appâter la femelle et tuer la concurrence.  

Ce n’était pas rare que nous tombions amoureux de la même fille. Une petite crasse par-ci, une petite crasse par là, tout était bon pour appâter la femelle et tuer la concurrence. Un jour, après que Goni « s’était fait » ma copine, j’ai mis du « poil à gratter » dans son sac de sport. Il s’est gratté toute la journée, il était la risée de toute la classe, moi le héros. Vindicatif, il en vint aux punaises cachées un peu partout: sur la chaise, dans mes chaussures. Je me rappelle cette sensation: je m’asseyais, me doutant de rien, lorsque l’aiguille glaciale me perçait la peau avant de toucher l’os, provoquant une tuméfaction quasi instantanée. Je n’allais pas me laisser faire, il méritait de connaître « de quel bois je me chauffe », d’autant plus que je n’avais pas apprécié les moqueries dont j’avais été la victime. Je décidai de crever les pneus de son scooter. Faire un petit trou n’aurait pas suffi, il a fallu que je les déchire sur la largeur, pour qu’il soit obligé de les changer dans leur totalité. Plus tard, c’était mon vélo qui y passait: il était bon pour la décharge, avec les roues voilées en forme de U, la selle déchirée et le guidon, planté dans le pot de fleur auquel le bicycle était attaché.

Ce n’était plus seulement contre lui que j’en avais maintenant. Je commençais à détester tous ceux qui portaient le même nom de famille que lui: sa mère qui m’avait si gentiment préparé les goûters quand nous étions petits, sa soeur, de qui je m’étais amouraché, avec les traits si caractéristiques des femmes slaves. Je les détestais; je les haïssais; je savais que Goni leur avait monté la tête contre moi. De mon côté, je cherchais des alliés, il me fallait contrer cette menace gonienne grandissante. Certains de mes acolytes étaient plus faciles à manipuler que d’autres. Il suffisait de leur donner un peu de reconnaissance pour qu’ils soient prêts à faire n’importe quoi. Pour faciliter le recrutement, j’avais inventé un slogan: « Mort aux kibboutz ». Je ne savais même pas ce qu’un « kibboutz » était, mais je trouvais la consonance du mot assez dérangeante, pour caractériser les gens de la même race que Goni. Les « Kibboutz » étaient des crapules, des personnages très violents, du moins c’était ce que j’ébruitais. Il fallait les contrer absolument, si on ne voulait pas risquer qu’ils s’en prennent à l’un de nous, ou à notre famille. On sait très bien comment ces personnes se comportent dans leur pays, ces musulmans qui n’ont pas de règles, vivant de manière grégaire et n’acceptant comme seule loi que celle de l’omerta.

Les clans s’étaient formés. Le soir, nous nous attendions pour nous battre, après les cours. Il fallait régler les comptes de la journée, on ne savait plus trop pourquoi. Une chose était certaine, on était des ennemis.

Nous étions plus créatifs que jamais afin de faire un maximum de dégâts dans la partie adverse  

Nous étions plus créatifs que jamais pour infliger un maximum de dégâts dans la partie adverse. Mais aussi, nous débordions de génie dans nos stratégies d’influence et de recrutement… Jusqu’au jour où une lame est venue trancher la carotide de Goni. Il s’est écroulé à mes pieds, son sang giclait sur moi, sur le rythme des pulsations cardiaques, qui s’estompaient peu à peu. J’avais enfin gagné la bataille.

Paris, Bruxelles, demain Milan, ce même genre d’histoire se répète. Toute la machinerie haineuse m’a rendu aveugle. Je suis devenu aveugle par mon ego démesuré. Je suis devenu aveugle par cette envie de vouloir gagner à tout prix.

Maintenant que j’ai tout perdu, je n’ai même plus de larmes pour pleurer, ni même le courage de m’ôter la dernière chose qu’il me reste…

– le bagnard