La technologie a changé notre quotidien. Petit, je me rappelle utiliser le téléphone familial, avec lequel j’appelais mes copains pour jouer au ballon. J’allais aussi directement sonner chez eux, même au milieu du repas. C’était une autre époque, c’était un autre siècle.

Aujourd’hui, fini tous ces problèmes ! Nous avons tous des smartphones, nous sommes connectés quasiment 24h sur 24h, via Whatsapp, Viber, Twitter, Facebook et j’en passe. Nous pouvons lire nos emails à tout moment, nous sommes informés des dernières catastrophes en Indonésie et nous ne nous sentons plus seuls dans les moments creux de la journée (file d’attente, transports en commun).

Mais en regardant autour de soi, on a l’impression que la technologie a pris le dessus sur l’être humain.

En voyageant dans des pays moins développés que les nôtres, on reste stupéfait par la facilité qu’ont les gens à communiquer entre eux.  

En voyageant dans des pays moins développés que les nôtres, on reste stupéfait par la facilité qu’ont les gens à communiquer entre eux. Quand on marche dans la rue, on parle à l’inconnu à notre droite; quand on attend un bus, on drague la fille derrière soi et quand on mange dans un marché de rue, cela devient un véritable festival social. On ne voit ni des personnes avec des écouteurs, ni des personnes mesmérisées par leur smartphone.

Mais que s’est-il passé dans nos pays sur-développés ? A quel moment a-t-on arrêté d’être social et pourquoi ce changement s’est-il opéré

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Aujourd’hui, dans les villes, quasiment tout le monde a des écouteurs accrochés aux oreilles, ou « joue » – tout en marchant – sur son téléphone portable. Il faut le dire, dans notre société, nous sommes constamment sollicités.

Il faut le dire, dans nos cités, nous sommes constamment sollicités.  

Il est devenu impossible de sortir de chez soi sans que l’on nous demande de l’argent ou un service, que cela soit pour aider une pauvre personne ou une association caritative. On met les écouteurs, qui nous permettent de nous débarasser de la culpabilité de dire « non », en feignant ne rien entendre. Pour les femmes, ils permettent aussi de repousser les « relous » qui les prennent pour des objets sexuels. Il est aussi très agréable de ne plus avoir l’impression de perdre son temps, de maximiser ses activités, paralléliser les tâches pour perdre le moins de secondes possible dans sa journée. On se retrouve à écouter de la musique en marchant, tout en répondant à un email et à un Whatsapp simultanément.

Cependant, le revers de la médaille est non sans conséquence. Communiquer « en vrai » n’a jamais été aussi difficile, au point de ne plus savoir comment entretenir une conversation avec un inconnu. Les mécanismes défensifs des gens ont augmenté, ils se sentent tout de suite agressés. Il n’est plus aisé d’approcher une personne sans raison apparente, juste dans un but de converser; pourtant des recherches montrent que parler à un inconnu dans les transports en communs égaie la journée [1]. Après les études, se créer des connaissances (hors travail) est devenu une tâche ardue. Les sites de rencontres l’ont bien compris.

Être constamment connecté permet de mettre son attention là où on le veut, de s’évader dès qu’un meeting devient ennuyeux, de faire un filtrage de ce que l’on décide de suivre ou non. De plus, on a la garantie d’être « écouté » (lu) par un quelqu’un de virtuel et ainsi, de ne plus avoir un sentiment de solitude. Parce qu’être seul fait peur ! Cependant, ne plus ressentir cette solitude ne permet plus le développement du Soi. Enlever ce temps qui sert à se ressourcer, signifie, enlever ce temps qui sert à son développement personnel.

La façon dont ces objets modifient notre comportement intrinsèque ne s’arrête pas simplement à cette peur de la solitude. Avant, quand on avait un sentiment, on prenait le téléphone pour appeler son ami et lui raconter ce qui c’était passé. Aujourd’hui, on écrit des messages pour créer un sentiment. Comme plus personne ne nous écoute, on passe de plus en plus de temps avec les machines, si bien que le rêve de bien des humains serait d’avoir une version de Siri qui soit capable de ressentir des émotions, qui soit doué d’empathie. On ne peut que se rappeler le film « HER », dans lequel Joaquin Phoenix tombe éperdument amoureux de son système d’exploitation.

Le véritable « problème » de la conversation face-à-face est qu’elle demande de faire preuvre d’une certaine vulnérabilité et spontanéité du locuteur. Contrairement à la version connectée, converser demande d’être présent; on ne peut pas préparer la meilleure version de son texte comme on le ferait sur Whatsapp, car on ne contrôle pas ce que l’on va dire. Et c’est bien dommage, car être présent est l’une des clefs du bonheur [2]. On a laissé nos téléphones prendre le dessus sur les conversations. Les amis accordent aujourd’hui plus de priorité à leur vie virtuelle qu’à leur vie réelle. A chaque fois que la personne avec qui je parle prend son téléphone, j’interprète cela comme: « Ce que je regarde sur mon téléphone est bien plus intéressant que ce que tu es en train de me raconter ».

A chaque fois que la personne avec qui je parle prend son téléphone, j’interprète cela comme: « Ce que je regarde sur mon téléphone est bien plus intéressant que ce que tu es en train de me raconter ».  

On a alors affaire à une génération de personnes vivant tête baissée, complètement hypnotisées par leur bidule et totalement muètes.

Les études de Przybylski [3] montrent que le simple fait de poser son téléphone portable sur la table, sans même l’utiliser, diminue les connexions sociales entre les personnes. Pourquoi le faisons-nous alors ? A chaque fois que nous recevons un message, le cerveau envoie un petit coup de dopamine, notre système de récompense est activé, on est comme les chiens de Pavlov, attendant la friandise à chaque message reçu.

Mais le tableau n’est pas si noir, on commence à voir une certaine mouvance vers les choses plus basiques. Certaines personnes choisissent de revenir à des « dumb phones » [4], on voit fleurir des panneaux publicitaires incitant à la détox digitale, il y a même des projets comme freeconvo qui crée des événements pour « rencontrer de vraies personnes dans le vrai monde ». Finalement, comme disait Paracelse, « c’est la dose qui fait le poison », il convient de trouver un juste milieu entre une utilisation normale et abusive. Ceci dit, dorénavant, je ne poserai plus mon téléphone sur la table quand je suis en conversation avec quelqu’un…

[1] Science says chatting with strangers on your morning commute can make you happier
[2] Matt Killingsworth: Want to be happier? Stay in the moment
[3] Can you connect with me now? How the presence of mobile communication technology influences face-to-face conversation quality
[4] Why Some People Still Buy Dumb Phones
[X] Sherry Turkle: Connected, but alone?
[X] The Death of Conversation | Babycakes Romero | TEDxBergamo 
[X] The Death of Conversation | Bored panda