J’en ai marre d’avoir peur.

Il est 18h, il fait chaud ce mois de juillet, je ramène mon beau-frère chez lui. Le long du trottoir, une camionnette blanche me flash. Je regarde le compteur, 45km/h au lieu de 30, la facture va être salée. Un petit moment d’inattention, personne à l’horizon et mon pied à fourché sur l’accélérateur. 5km/h de plus et je suis considéré comme un criminel. Il faut que je garde en tête que les radars se cachent partout, dans chaque recoin, dans chaque contour et dans chaque voiture. Que ferais-je si l’on me retire mon permis ? Je serais bien dépourvu à prendre les transports en commun, car là où je me rends, il n’est pas aisé d’y aller. Cette simple raison devrait me suffire à rouler moins vite, car j’en connais les conséquences: mon temps libre en dépend.

Le policier, devenu un bourreau du temps, joue à cache-cache. À tout moment il peut surgir, nous attraper tel un vilain méchant loup. J’ai donc tout intérêt à le craindre, à subir son oppression. Le côté aléatoire du contrôle ne fait qu’en rajouter à cette phobie. Un bon contrôle se doit d’être omniscient et impromptu. J’aimerais dire à cet agent de l’ordre que je n’ai pas fait exprès, que je ne regardais pas mon compteur, mais laaccident route. Cependant, je connais déjà la réponse: “La loi, c’est la loi”. Mais ne dit-on pas que l’on juge sur les intentions et non plus sur les faits ? Peut-être que je confonds pouvoir exécutif et judiciaire… Ces derniers temps, j’ai remarqué que la loi s’applique essentiellement à la plèbe et qu’elle n’est pas la même pour tout le monde [1]. On nous a fait gober que c’était pour « la prévention » que ces contrôles routiers avaient lieu. Mais c’est comme dire que l’excision est faite par prévention de l’adultère.

On nous a fait gober que c’était pour « la prévention » que ces contrôles routiers avaient lieu. Mais c’est comme dire que l’excision est faite par prévention de l’adultère.  

On trouvera des chiffres qui démontrent les bienfaits d’une surveillance routière accrue, mais on trouvera aussi des chiffres montrant la relation entre excision et diminution de l’adultère. Et si les chiffres n’existent pas encore, je créerai une page Wikipedia ou je payerai un journaliste pour les faire exister.

Je rentre à la maison, la tête remplie d’idées noires. J’allume la télévision. C’est bientôt les votations. Tiens, on veut renvoyer les étrangers criminels. J’ai de la chance d’être né du bon côté de la frontière, parce qu’avec mon excès de vitesse j’aurais pu y passer… En toute probité, papa, tu feras attention à ne pas faire comme moi, tu seras prudent, parce que toi tu n’as pas la chance d’avoir un passeport à croix blanche.

Je décide de sortir. Je jette mes vieux journaux. Je remarque que quelqu’un a pris soin de déchiqueter son papier avant de s’en débarrasser. Pas étonnant, la ville a réussi à créer une phobie de la poubelle [2]. Je marche seul dans la rue. Devant moi, une fille en robe, son pas est le même que le mien. Je la suis depuis 2 minutes,

leclownsoudainement, sans raison apparente, elle accélère. Serais-je un violeur ? Un détraqué sexuel  ? Bref, je m’évade dans mes pensées. Je rêvasse… je pourrais faire un site web sur lequel on donnerait des notes aux médecins, un peu comme un Tripadvisor de la médecine. Cinq minutes plus tard, je laisse tomber l’idée, je n’ai ni l’envie, ni le courage de faire face au puissant lobby des médecins. On a vu tomber des têtes pour moins que ça.

Sur un balcon, j’entends 2 hommes rigoler. Ils ont l’air un peu éméchés. L’un d’entre eux dit à son fils de 10 ans “va me chercher le pistolet à eau”. Il se met à arroser les passants depuis le 3ème étage. Vu d’en bas, la scène me fait terriblement rire, mais 10 minutes plus tard, la police l’embarque.

J’arrive dans mon bar favoris, je rencontre des amis. Je discute avec eux, ils me racontent qu’ils sont totalement submergés par leur travail et qu’ils dépriment. Ils n’osent pas quitter leur job, par peur de ne pas retrouver un. Ils acceptent leur condition. Ils s’auto-convainquent que finalement, ce n’est pas si mal et qu’ils ont de la chance d’avoir un travail. Ils sont devenus de vrais “pantins corporates”, prêts à sacrifier leur santé et leur dignité.

Ils sont devenus de vrais “pantins corporates”, prêts à sacrifier leur santé et leur dignité.  

Mais quelle force cet outil aliénant et castrateur qu’est la peur, quelle influence sur les personnes, quelle capacité à modifier les façons de penser et créer des phobies ! Elle rend n’importe quel homme aussi docile qu’un agneau.

Oui, j’en ai marre de cette trouille omnisciente, omniprésente, et omnipotente. Et si je décidais de la rejeter ? De ne pas écouter mon amygdale s’enflammer ? Oui j’en ai marre qu’on m’influence avec la peur. J’ai développé une “aversion à la pétoche”: à chaque fois que l’on me fait peur, plutôt que de mettre la queue entre les jambes, je deviens fou.

La peur du radar, s’est transformée en envie de rouler le système. Mon nouveau credo devient alors “pas vu, pas pris”. Il faut dire qu’ils l’ont bien cherché. Avant, j’étais gentil et conformiste… mais ça, c’était avant. La sanction m’a perverti, maintenant je fais les choses bien mieux, mais sans me faire attraper. Je n’ai plus envie de me faire avoir par ce système répressif qui matte mes moindres faits et jihadgestes. Je n’ai plus envie de participer à cette aliénation par la peur de la société. Je n’ai plus envie de contribuer à cette montée de violence qui parasite notre ville. Oui, la répression amplifie la violence et sous prétexte de ce « sentiment d’insécurité », on accepte des lois liberticides et un contrôle accru de la société. Mais une caméra n’a jamais arrêté un meurtre. Quand je croise un policier, je le regarde droit dans les yeux, je ne flanche pas du regard, je deviens ce dangereux prédateur que personne ne veut à ses côtés. Non, vous ne me faites plus peur ! C’est ma façon de lutter contre cet état de plus en plus autoritaire et prohibitif.

Dans toute sa sagesse, le Dalai Lama disait “Know the rules well, so you can break them effectively”. La vie n’est peut-être qu’un jeu. On connaît les règles, on se fait attraper, on « paie » et on recommence.

Mais les règles ne sont pas toujours très claires. Un bon avocat trouvera des vices de procédure, des failles dans la loi et avec un peu de chance, de paire avec un juge, créera un cas de jurisprudence, car la loi ne s’applique pas vraiment à tous les cas. Le pouvoir est dans les mains de celui qui expose le mieux ses arguments, qui arrive à démontrer que selon la loi locale, untel à transgressé les limites fixées par la société.

6:30, le réveil sonne. Je suis encore dans les choux, je ne comprends pas vraiment ce qui m’arrive. Ouf, il ne s’agissait que d’un cauchemar…

[1] http://www.lemonde.fr/europe/article/2015/07/08/condamne-a-trois-ans-de-prison-pour-corruption-silvio-berlusconi-n-aura-pas-a-effectuer-sa-peine_4675996_3214.html
[2] http://www.rts.ch/info/regions/vaud/4570118-lausanne-traque-les-fraudeurs-a-la-taxe-au-sac-poubelle.html
[] Foucault - Surveiller et punir
[] Horizon - La France a peur: le syndrome du grand méchant monde