Qu’on se le dise, aujourd’hui, pour être bien vu, il faut tirer la gueule. On tire la gueule dans le métro, on tire la gueule dans le bus, on tire la gueule au travail. On soupire fort, on râle contre tout le monde, on montre bien que notre temps est précieux et qu’il vaut plus que celui d’autrui. Quand le bus n’avance pas, on râle, quand un suicidaire s’est jeté sous le train, on râle et quand tout va bien, on râle aussi.

Oui, la vie est dure, il faut l’afficher publiquement. Etre heureux c’est fait pour les pauvres gens (ou les gens pauvres, c’est selon). Ici on travaille, on gagne de l’argent à la sueur de son front. « No pain, no gain ». Si vous travaillez, vous obtenez ce que vous voulez dans la vie. Si vous avez le sourire, c’est que vous passez du bon temps et par corollaire, vous ne travaillez pas ou vous travaillez mal !

On tire donc constamment la gueule. Mais que se passe-t-il quand une personne mal lunée vient vous « parler » ? Elle va vous mettre de mauvaise humeur (cf neurone miroir). La boucle étant bouclée, toute la société devient grognonne.

Discours un peu simpliste et réducteur me direz-vous, mais à peine déformé de la réalité que je peux constater tous les jours. Quand j’enjambe le cheval de l’empathie, bien souvent ce dicton me vient à l’esprit: « White people problems ». Sommes-nous tous devenus des petits cons prétentieux, ne remarquant même plus la chance que nous avons?

J’ai voulu enquêter sur les personnes à succès, pour comprendre si elles aussi tirent la gueule ou si c’est uniquement une activité réservée à la basse-cour. Sont-elles comme ces gens qui se donnent de l’importance dans un wagon de première classe, avec des Berlutis aux pieds, un costume bespoke et Patek Philippe au poignet ? Prenons l’exemple de trois leaders affirmés, au charisme établit.

Le multi-milliardaire patron du groupe Virgin, Richard Branson, est une des figures médiatiques des plus souriantes. En regardant ses photos, il donne l’impression de s’éclater dans la vie, au point d’en avoir développé toute une philosophie, que l’on retrouve dans ses ouvrages [1]. Les personnes l’ayant rencontré affirment qu’il a une capacité d’écoute hors du commun, leur dévouant toute son attention. Mais avec plusieurs milliards en banque, il est facile de « s’éclater » et d’être à l’écoute des gens. Oui, mais… gagner beaucoup d’argent ne rend pas plus heureux. Un économiste anglais, Angus Deaton (prix nobel 2015), estime qu’un salaire de 75’000$ (pour les USA) est suffisant au développement du bonheur [2]. Évidemment, on ne parle pas des salaires précaires, mais on cherche à contrer l’argument « il gagne énormément d’argent, donc c’est normal qu’il soit heureux ».

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Le deuxième exemple, radicalement opposé, s’agit d’une figure comme Mère Teresa (ou Gandhi). A nouveau, une personne emblématique au sourire permanent, si bien qu’elle a même affirmé que « La paix commence par un sourire ». Elle a d’ailleurs été sujette d’études, car elle représente un modèle de leadership [3].

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Prenons enfin l’incontournable Einstein. Il est communément connu uniquement pour sa fameuse formule E = MC2, mais moins pour ses activités connexes : il était un visionnaire, un philosophe, un artiste, mais aussi un anticonformiste [4]. Il avait aussi un sens de l’humour et de l’auto-dérision [5] !

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Tant qu’à être méchant, autant l’être avec le sourire. Envoyer des signaux amicaux et être cruel est tellement déroutant ! Javier Bardem joue tellement bien ce rôle dans Skyfall.

A vouloir faire peur, autant adopter les traits d’un sociopathe, en créant une dissonance cognitive chez son sujet. Comment peut-on être gentil et méchant à la fois

Poussons le bouchon un peu plus loin… En étudiant les « vrais » psychopathes [6], on remarque une caractéristique récurrente du prédateur : le regard. Non seulement ils ont un regard soutenu, ne déviant jamais de leur cible, ils ont aussi tous les muscles du visage au repos, apathique.

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Pour les lecteurs les plus pervers, la stratégie suivante s’utilise facilement. Imaginez que vous êtes dans le train (TGV), vous devez travailler, mais les gens à côté de vous décident de mettre de la techno sur haut-parleur. Vous ne pouvez évidemment plus travailler, vous leur demandez gentiment d’arrêter la musique. « Oui bien sûr » répondent-ils en rigolant, mais ils décident d’augmenter le volume. Que faire ? Vous étiez pourtant si sympathique avec eux… La stratégie fréquemment utilisée est de se fâcher, impliquant un emotional hijacking (cf emotional hijacking) chez les deux protagonistes.

Utilisez plutôt le regard du psychopathe: identifiez le leader du groupe (celui qui fait le plus de bruit, le plus expansif). Mettez-vous à l’observer. Ne décrochez pas ce regard froid, relâchez totalement les muscles de votre visage et restez croché sur son visage en clignant très peu des yeux. L’effet d’inconfort va devenir insoutenable pour lui comme pour vous, soit il capitule, soit il vous frappe. Ainsi font les animaux dans la jungle urbaine…

« Tirer la tronche » a ses avantages: les gens vont être gentil avec nous, parce qu’ils ne voudront pas nous froisser davantage. Le « je tire la gueule, donc je suis » peut ainsi être interprété comme une technique de manipulation. Il y a alors une élévation de privilèges, car dans l’inconscient collectif, la personne de mauvaise humeur a certainement un statut social supérieur. Il convient donc de casser ces mécanismes de pièges sociaux en ne laissant pas le grognon prendre du pouvoir. Ce sujet me tenant tellement à cœur, j’y dédierai un article ultérieurement.

Les gens sérieux sont ennuyeux, ils ont une petite odeur de charogne, écrivait Francis Picabia. Quand Pavlov conditionnait son chien à coup de friandise, il créait du bien-être à son toutou. Il aurait pu lui donner un coup de batte, le chien aurait appris de la même manière. Cependant, induire un état de stress chez les animaux, comme chez les humains, a des effets catastrophiques sur la santé : suppression de la résistance immunitaire, affaiblissement du cœur et augmentation de la pression artérielle. En somme, rien de nouveau de ce côté-là, par contre, quand un collègue tombe malade de manière récurrente, il serait intéressant de se poser la question quant à son état de stress. Mais qu’importe, au final, on est là pour produire et être rentable et non pas pour se poser ce genre de question.

Tirer la gueule est le meilleur moyen de se faire détester par son entourage. Bien que dans notre société nous essayions de faire valoir la « transparence » et l’égalité des privilèges pour tous, j’ai l’intime conviction que la personne souriante et de bonne humeur voit ses chances décuplées en état de crise. Si vous deviez donner un million de $ à un parfait inconnu, le donneriez-vous un à grognon ou à une personne souriante

[1] Losing My Virginity: How I Survived, Had Fun, and Made a Fortune Doing Business My Way
[2] http://www.forbes.com/sites/dandiamond/2015/10/12/angus-deaton-who-just-won-nobel-prize-thinks-a-75000-salary-makes-you-perfectly-happy/#1e6a63064a0a
[3] http://itchybon1.tripod.com/hrd/id28.html
[4] http://www.agoravox.fr/actualites/technologies/article/albert-einstein-le-savant-pas-fou-166252
[5] http://hubpages.com/literature/Top-101-Famous-Albert-Einstein-Quotes-51-Einstein-Quotes-about-Love-Life-Success-Knowledge-God-and-Religion
[6] http://lapsychopathie.blogspot.ch/2008/03/le-regard-inquitant-du-psychopathe.html