Depuis notre plus jeune âge, nos parents nous inculquent les règles à suivre: « il faut dire merci », « pardon », « désolé », il ne faut pas dire ce que l’on pense, sous risque de blesser la personne, il ne faut pas faire du mal aux gens, il ne faut pas roter à table, si bien que Jacques Dutronc en a fait une chanson. Par-dessus cette éducation, on rajoute une couche religieuse, que l’on le veuille ou non, que l’on y croit ou pas. On continue à fermer les magasins le dimanche et à jurer sur la bible au tribunal. Quand quelque chose de bien nous arrive, on se dit que l’on ne l’a pas mérité (car il faut souffrir dans la vie) et quand on fait quelque chose de « pas bien », on est rongé par le remord et la culpabilité.

Et un jour, on se rend compte que l’on a beaucoup de principes que l’on ne remet plus en cause, tellement ils sont ancrés en nous, au point d’en devenir limitants. Petits, on nous a drogués à la reconnaissance et au chantage affectif, si bien qu’adultes, le sevrage en devient impossible, on la recherche constamment. Le système méritocratique dans lequel nous vivons ne fait qu’entretenir ce besoin: il faut donner de l’approbation aux personnes qui le méritent et tant pis pour les autres. On crée de la concurrence entre collègues, on encourage indirectement les coups bas, on crée une dynamique fondée sur le profit à tout prix au détriment des relations humaines. Qui sera le meilleur cette année ? +2.5% de salaire pour le plus efficient, +0.5% pour le reste de l’équipe. Avec cela, une petite critique certainement bien accueillie: « Il faut que tu t’améliores cette année, la qualité de tes rapports est pitoyable. Ah aussi, j’aime pas ta cravate à pois, tu la laisseras à la maison dorénavant ». Si bien qu’une fois dehors de ce sacro-saint meeting annuel d’évaluation, vous avez le moral dans vos chaussettes. Vous aviez pourtant si bien travaillé cette année, mais vous ne pouvez qu’accepter cette remarque dite « constructive », car « Pour s’améliorer, il faut accepter la critique sans rechigner ». Si vous osez ouvrir votre gueule, on va vous rappeler le chemin de la porte, mais aussi que vous êtes libre d’aller chercher un travail ailleurs, car il y a des dizaines de personnes au portillon qui seraient heureuses de prendre votre place. Voilà une argumentation implacable, vous ne pouvez que capituler. Le temps passe, vous recevez toujours plus de critiques, votre moral est en chute libre… la dépression est proche, vous ne comprenez plus vraiment pourquoi vous vous levez le matin, pour qui vous travaillez et surtout dans quel but. Alimenter les rêves d’un autre peut-être?

Ces chefs qui n’hésitent pas à dire leurs quatre vérités prennent gentiment de l’influence. Tout le monde les adule, les craint, les envie et de jour en jour, ils renforcent leur position au sein de l’entreprise. Aimés de leur hiérarchie et détestés de leurs subordonnés, ces chefs deviennent de plus en plus puissants, créant un fossé grandissant entre le cadre et le « petit » employé.

Devenir un soumis (une « victime du système »), c’est leur donner du pouvoir. Quand vous dites « oui » à toutes les requêtes, en sacrifiant vie privée, loisirs et bien-être afin d’être bien vu par votre hiérarchie, vous chercher désespérément à assouvir votre besoin de reconnaissance, à être bien vu.

La reconnaissance est tellement facile à exploiter chez les petites gens. Quand quelqu’un dit, avec un soupire: « Hier j’ai travaillé jusqu’à 23h », on interprète très vite cela comme une recherche de validation. Quel est l’intérêt d’une telle remarque si ce n’est de se positionner en tant que victime/héros ? Certains auront envie de répondre « Bein moi j’ai travaillé jusqu’à 3h du matin l’autre soir aussi », démontrant qu’eux aussi ont travaillé dur et qu’ils sont mieux que le plaignant, dans un but de reconnaissance.

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Credit: Gilles Rapaport

Contre cette escalation, il existe une stratégie payante: allez dans le sens de la victime, vous ne serez que mieux adulé: « Oh mon pauvre, 23h? Ce sont vraiment des tyrans à ton travail. Mais pourquoi? ». On notera que la victime, centrée sur elle même, ne sera pas encline à écouter vos plaintes, donc inutile d’ajouter son grain de sel avec ses expériences et plaintes personnelles.

Avec le temps, vous commencez à développer un certain « flair de la reconnaissance ». Quand un sujet cherche à impressionner une personne ou un groupe, plutôt que d’essayer de le contrer – pour montrer qui est le chef et rabaisser son égo – devenez le meilleur des publics: laissez-vous impressionner, devenez émotif et encouragez cette personne à vous parler d’elle-même, à conter ses exploits !

Un vieil adage dit « It’s better to be interested than interesting » (« il est mieux d’être intéressé qu’intéressant »). Cette règle, bien que d’une crudité choquante, en demeure que très peu usitée; précepte de base de tout bon causeur, la maitriser c’est s’assurer d’une conversation profonde et influente.

Vouloir limiter ce besoin de reconnaissance demande de changer sa façon de penser. C’est tout d’abord faire des choix pour soi. On ne fait plus des actions « dans le but de », mais on les fait parce qu’elles nous rendent heureux. On n’invite plus ses amis dans le dessein d’être invités, mais seulement parce que cela nous fait plaisir. On n’est plus « gentil avec son chef » pour gagner son salaire à la fin du mois, mais on est « gentil avec son chef » parce que c’est une personne bien.

C’est peut-être le chemin de la sincérité et de l’authenticité. On développe des valeurs, des croyances et des convictions qui évolueront à travers le temps, mais qui ne seront pas nécessairement les mêmes que les valeurs inculquées par la société. La vie devient alors plus FUN, car moins contraignante, on attache moins d’importance à ce que pensent les autres, on fait les choses pour soi et non plus pour épater ou appâter la galerie.

Peut-être qu’au final, le but de cette religion que je dénonçais en introduction, est de permettre aux croyants de se décharger émotionnellement, pour ne pas porter toute la peine du monde sur ses épaules. Un transfert de responsabilité est alors créé [1], auprès d’une entité que l’on nommera de différents noms. Il a d’ailleurs été prouvé, que cette « décharge émotionnelle » est bénéfique pour la santé [2].

Se poser la question de la reconnaissance, c’est remettre en question notre éducation. Enfants, nous avions développé ces mécanismes afin de ne pas être délaissé par nos parents (« tu arrêtes, sinon je t’abandonne » dit une maman à son enfant), mais adulte craignons-nous encore d’être délaissé par notre société ?

Quelques références:
[1] When in Doubt, Make Belief by Jeff Bell
[2] James Pennebaker, « Putting stress into words: Health, Linguistic and Therapeutic Inplications » (American Psychology meeting, Washington DC 1992)
[*] Besoin de reconnaissance  de Richard Robert
[*] No More Mr. Nice Guy by Robert A. Glover
[*] The desease to please by Harriet B. Braiker